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Vengeance

6h45, le buzzer du radio-réveil s’enclencha et fit sursauter Benjamin. Il frappa le gros bouton rond trois fois du plat de la main avant que le bruit ne cesse. À ce rythme, il ne fonctionnera bientôt plus, pensa-t-il. Encore une nuit difficile. « Pas de preuves, pas de preuves ». Il lui fallut quelques minutes pour sortir de son cauchemar. « Pas assez de preuves ». C’était devenu habituel depuis l’assassinat de sa femme. Il n’arrivait à trouver le sommeil que deux ou trois heures avant de se lever pour son travail. Six mois étaient passés et la vie avait repris son cours, sans elle, mais il fallait bien travailler pour survivre. D’ailleurs, ce n’était pas pour lui qu’il faisait ça, mais pour elles, sa femme, et sa vengeance.

Depuis les aveux d’impuissance de la police, il n’avait plus que cette idée en tête. Le retrouver, et appliquer sa propre justice. Son emploi de manutentionnaire était alimentaire, mais il ne se nourrissait presque plus. Il avait perdu 20 kilos, lui qui était un colosse de muscles, se transformait peu à peu en vampire. L’appel du sang.

Il s’était éloigné de ses amis et de sa famille pour mieux se concentrer sur sa mission. Ils l’aimaient, il le savait, mais ils avaient tendance à le faire douter, presque à renoncer. Son frère, Florian, en particulier, savait lui donner les arguments pour le remettre dans la lumière. Ils avaient toujours été très proches et son amour lui faisait du bien.

« Je pourrais très bien faire le choix de vivre pour entretenir le souvenir d’Élie, à l’image de ce qu’elle était, joyeuse, un ange sur terre. Oui. Non, il a tué mon ange, il ne l’emportera pas au paradis. »

Trouver une arme aura été l’étape la plus délicate de son plan. Il avait bien identifié plusieurs vendeurs, mais certains ne lui inspiraient pas confiance et d’autres étaient déjà sous la surveillance de la police. L’avantage d’avoir un ami flic. Alexis, le seul contact que Benjamin garda de sa vie passée. Bon OK c’était par pur intérêt. Alexis pouvait lui fournir une arme, une de celles qui prennent la poussière au dépôt, preuves oubliées des affaires classées.

C’était pour bientôt, il en était certain. Il avait repéré le gars dans le village voisin, et sur les conseils d’Alexis avait trouvé la planque parfaite. Un petit appartement vide, résidence secondaire d’un couple de Parisiens. Il savait qui était le coupable. Ce ne pouvait être que lui, sous ses airs de mari et père parfait. Cadre dynamique dans un laboratoire pharmaceutique et adjoint au maire. Un gars au bras long avec une vie parfaite. Lui il pouvait embrasser sa femme le soir, il avait même un fils. « Et moi je n’ai plus rien ».

Il avait étudié la routine de sa victime. Non, du coupable. Il avait planifié son passage à l’acte. Deux jours plus tard, sur le trajet pour son bureau, il passera devant l’appartement, dans son viseur.

C’était pour aujourd’hui, tout était prêt. Son arme, sa position, le repérage. Il ne restait plus qu’à ouvrir le volet au bon moment. Il repassait encore une fois en revue ses plans quand il entendit frapper à la porte voisine sur le palier.

— Bonjour, police municipale, vous nous avez appelés ?

— Bonjour Messieurs. Merci d’être venus.

« Merdre qu’est ce qu’ils ont les vieux d’à côté ? » Benjamin se rapprocha discrètement de la porte pour écouter la conversation.

— Nous avons entendu des bruits dans l’appartement d’à côté. Vous savez, les propriétaires ne viennent que de temps en temps et en ce moment, ils sont aux Caraïbes, alors forcément on a peur des squatteurs, expliqua la vieille dame.

— Ce ne serait pas la première fois, vous savez, rajouta son mari.

Un des agents frappa à la porte.

— Police municipale, ouvrez s’il vous plaît !

Benjamin se garda bien de répondre à l’injonction et stoppa sa respiration quand l’agent tourna la poignée. Évidemment que la porte était verrouillée, tout comme les deux loquets intérieurs.

— La porte semble verrouillée et intacte. Avant de monter nous avons vu les volets, ils sont fermés, rassura l’agent.

— Êtes-vous sûre que cela vient bien de cet appartement, Madame ? demanda le second.

— Oh ! Vous savez, on se fait vieux ! Peut-être que nous avons eu peur, ce n’est pas la première fois vous savez que …

— Oui, oui on sait. Soyez tranquilles, vous pouvez rentrer chez vous. On passera dans le quartier de temps en temps ces prochains jours pour vérifier que tout va bien, d’accord ?

— Oui, merci beaucoup messieurs. Et toutes nos excuses pour le dérangement.

Benjamin resta un moment assis sur le sol. Il s’en était fallu de peu pour que les vieux d’à côté mettent son plan à l’eau. Il va devoir être plus discret et surveiller les rondes de la police municipale. S’ils m’attrapent ce n’est pas grave, tant que je termine ce que j’ai à faire.

Une heure plus tard, c’était le moment de se mettre en position. Les volets en bois du salon entrouverts pour laisser passer la tête du canon du 22 long rifle. Tant pis pour la discrétion, il avait choisi l’efficacité. Les voisins allaient avoir une crise cardiaque. L’idée le fit sourire. « J’espère que tu es fière de moi. Son crime ne restera pas impuni ».

Voilà maintenant cinq minutes qu’il aurait dû passer dans son champ de vision. Il était en retard et ce n’était pas dans ses habitudes. Ce manque de ponctualité l’inquiéta. Pourquoi fallait-il qu’il soit en retard ce jour-là ?

Cinq minutes de plus passèrent quand un grand fracas le fit sursauter. Il se retourna et vit la porte d’entrée défoncée.

— Police, posez votre arme. Les mains en l’air !

Non, c’était impossible, comment ont-ils pu ?

— Benji ! S’il te plaît, écoute-les.

— Alexis ? Bordel, comment tu as pu …

— Je suis désolé mon ami, mais nous ne pouvions pas te laisser faire.

— Mais le fusil ?

— Cela faisait partie du plan, pour te prendre sur le fait. Sinon nous n’aurions pas su comment tu allais t’y prendre.

Benjamin réalisa qu’il n’obtiendra pas sa vengeance, mais ne lâcha pas son arme.

— Allez, ne déconne pas Benji, relança son ami. Pense à ta mère et ton frère, ils sont inquiets. Tu peux tout arrêter ! Élie n’aurait pas voulu ça. Si tu coopères tu seras rapidement libre.

Les policiers devenaient nerveux. Il fallait qu’il pose son arme.

Un coup de feu résonna dans l’immeuble et fit décoller les pigeons alignés sur la gouttière. Benjamin heurta le sol, la main sur l’estomac. Le jeune agent, fraîchement intégré, avait pris peur et son doigt s’était crispé sur la détente.

Alexis se précipita pour porter secours à son ami.

— Tiens bon, on va te sortir de là.

— Non, laisse-moi partir, je vais retrouver Élie.

Le trajet jusqu’à l’hôpital lui sembla durer des heures. Il alternait entre des moments d’éveil au son de la sirène, et les ténèbres réconfortantes, sans douleur. La voix d’Alexis le ramenait malgré lui à la vie, accompagnée par les électrochocs du défibrillateur. Il se réveilla finalement sur son lit d’hôpital, après plusieurs heures de black-out.

— Hey frangin, comment ça va ?

Ses yeux s’ouvrirent sur son frère, médecin en charge du service de réanimation.

— Florian ! Bien sûr, tu bosses ici !

— Oui, mais j’aurais préféré ne jamais te retrouver dans mon service petit frère.

En arrière-plan un agent de police montait la garde contre la porte de la chambre.

— Sérieusement, ils ont peur que je m’évade avec mon trou dans le ventre ?

— À ta place je m’inquiéterais plus du sort que te réserve maman !

— Que Dieu me garde ! plaisanta Benjamin.

Ils se mirent à rire tous les deux. Il avait oublié à quel point il aimait son frère et ces moments de complicité lui manquaient.

— Tu es un grand malade.

— Je n’avais plus rien à perdre.

— Je te comprends. J’aurais certainement agi de la même façon. Tu pourras toujours compter sur moi, dit Florian de sa voix grave et calme.

— Justement, j’ai un service à te demander, chuchota Benjamin. Mais tu ne vas pas aimer.

Il attrapa la tête de son frère et lui glissa quelques mots dans l’oreille.

Alexis termina enfin son rapport. Difficile de trouver les mots justes quand il s’agit d’un de parler d’un ami. Il avait eu l’autorisation de sa hiérarchie pour la sortie de l’arme, mais encore fallait-il qu’il explique le dernier rebondissement dans cette affaire.

Conclusion : Mr Benjamin HOPE s’était donné pour mission de venger la mort de sa femme, décédée à la suite d’un accident sur la voie publique. Mme HOPE fut en effet renversée par un conducteur, potentiellement sous l’emprise de l’alcool. L’auteur de l’accident n’a jamais été formellement identifié par nos services. Le véhicule incriminé a été retrouvé entièrement calciné sans qu’aucune trace exploitable soit détectée. Le seul suspect a été relâché. Les tests d’alcoolémie opérée par le laboratoire sur cet homme avaient été invalidés à cause d’une erreur de manipulation d’un stagiaire. Mr Benjamin HOPE est décédé à l’hôpital des conséquences de sa blessure par balle reçue lors de son arrestation.

Ce qui n’était pas mentionné dans le rapport, c’était la prise de conscience de Benjamin lors de son arrestation. Une révélation. Ce n’était pas la vengeance qui le motivait le plus. Ce qu’il voulait, et ce qu’il a demandé à son frère, c’était de pouvoir rejoindre son ange, Élie.

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Marie-Noëlle Micas
Marie-Noëlle Micas
8 mois il y a

Bravo ! Le roman noir te va très bien. Beaucoup plus étoffé, de belles descriptions, passé-présent maîtrisé, sentiments et pensées bien développés. Belle progression ! Hâte de te lire de nouveau ! Continue 👍👏

ADELINE ROGEAUX
ADELINE ROGEAUX
4 mois il y a

Très bon ! Vraiment ! Le rythme tout ça, j’ai aimé !

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