Mes histoires,  Nouvelles

Supernova

L’effondrement

— Je suis fatiguée de cette vie, pleurait Estelle dans les bras de son amie.

— Ce n’est qu’une mauvaise passe, les choses vont s’arranger, insista Anne en lui caressant ses boucles blondes.

— Mon esprit, mon âme est épuisée, comprends-tu ?

Anne plissa ses yeux à la recherche d’un discours réconfortant.

— Il paraît que ce que nous faisons, ou ce qu’il nous arrive conditionnent notre prochaine vie. Donc plus tu passeras d’épreuves, plus les chances seront importantes que ta vie suivante soit meilleure.

— Je m’en fous, je souhaite que cette vie soit la dernière, je n’en veux pas d’autres.

— Ne dis pas ça s’il te plaît, je suis là, les copines aussi tu sais !

Estelle esquissa un léger sourire.

— Oui, et heureusement que je vous ai. Merci.

— C’est normal entre amies. Tiens, j’ai une idée. Demain, on organise une virée en ville avec les filles, tu viens avec nous.

— Je ne sais pas trop, je ne suis pas de bonne compagnie, et…

— Ce n’était pas une question ! Je suis ta meilleure amie n’est-ce pas ? Je ne te laisse pas le choix, je passe te prendre à vingt heures.

Estelle soupira. Elle savait qu’elle n’aurait pas le dernier mot.

— D’accord.

L’implosion

La nuit suivante, elles marchèrent longuement le long du canal. Le petit groupe rigolait et plaisantait en alternance sur les hommes et les tenues des autres femmes. Mais Estelle restait en arrière. Même Anne ne semblait plus s’intéresser à elle. Je ne suis qu’un boulet. L’alcool de ce soir n’aura pas eu l’effet euphorisant habituel. Estelle se sentait glisser, triste, plus qu’en temps normal. Finalement, il était peut-être préférable de se tenir à l’écart pour ne pas gâcher le moment.

Elles s’engagèrent sur le grand boulevard. Les lumières des vitrines mélangées à l’intensité des phares des voitures et le murmure des conversations de la foule autour d’elle lui donnèrent le vertige. Tous la regardaient. Tous la critiquaient, elle la dépressive alcoolique, certains devaient même la traiter de pute ou pire, ressentir de la pitié. Elle s’en moquait, ils ne connaissaient pas la vérité.

— Après tout, qui ira me pleurer ?

Le petit groupe s’arrêta devant l’entrée d’une discothèque très fréquentée. Les agents de sécurité faisaient entrer les fêtards au compte-gouttes et elles se faufilèrent dans le rang. Estelle resta au bord du large trottoir, inspira lentement et interpella ses amies.

— Les filles ?

Anne se retourna et fit signe aux autres d’écouter.

— Je tiens sincèrement à vous remercier d’avoir été comme des sœurs pour moi durant toutes ces années. Je sais que ces derniers temps ont été compliqués pour moi depuis le divorce, mais tout ira mieux désormais, je le sais maintenant.

— Euh merci, mais, tu n’aurais pas un peu trop bu toi ? plaisanta Anne, non sans une pointe d’inquiétude dans sa voix.

Les autres se mirent à rire. Anne fit un pas en avant. Estelle en fit deux en arrière. Des larmes perlèrent aux recoins de ses yeux et elle sourit, le regard plein d’amour pour ses amies, pour Anne, à qui elle adressa ses derniers mots.

— Merci pour tout, soupira-t-elle.

Son amie comprit trop tard. Estelle recula sur la chaussée et ferma les yeux à l’instant où une berline l’emporta.

La dernière lueur

La pièce était toute blanche. Ce n’était même pas vraiment une pièce, mais un long et large couloir sans plafond, inondé d’une lumière douce. Estelle était assise sur un banc en bois et fixait une horloge face à elle. Seul objet présent dans cet endroit hors du temps.

— Bizarre, dit-elle en inclinant la tête et fronçant les sourcils.

— Que trouves-tu de bizarre ? demanda une petite voix à côté d’elle.

— Elle n’a pas d’aiguilles !

— Elle n’en a pas besoin, répondit-elle avec un petit rire.

Estelle regarda sur sa droite, une petite fille se tenait debout à quelques pas de là.

— Mais qui es-tu ?

— Je suis toi, dit la gamine pleine d’assurance.

— Moi ? Mais je suis morte, non ?

— C’est exact, et il est temps pour toi de faire un choix. Recommencer ou tout arrêter.

— Non, je ne veux plus ! Je n’en peux plus de souffrir vie après vie.

La petite fille fit une grimace. Déçue, elle vint s’asseoir avec elle.

— Alors on s’arrête là ?

— Oui, j’ai pris ma décision.

— D’accord. J’ai juste une dernière chose à te montrer, ensuite tu décideras.

De la poussière…

Anne se leva tôt ce matin-là. Elle avait pour habitude de ne jamais se réveiller avant dix heures le dimanche, mais c’était un jour spécial. Un anniversaire. La pluie de la veille avait laissé la place à de timides rayons de soleil. Un arc en ciel colorait la voûte comme pour bénir sa balade. Après quelques minutes de marche en ville, elle bifurqua dans un petit chemin moins fréquenté. Les platanes pleuraient encore et de grosses gouttes tombaient sur ses cheveux. Ses sentiments se mélangeaient. Depuis cette soirée tragique, sa vie avait changé. L’amour avait croisé sa route et elle avait enfin quitté les virages sinueux. Mais elle éprouvait toujours ce manque. Estelle.

Elle marqua une pause au moment de franchir le porche. Une année s’était écoulée depuis sa dernière visite ici. Elle prit une grande inspiration et entra dans le cimetière. Le calme de l’endroit la rassura. Elle qui pensait ne pas tenir le choc, elle se sentit apaisée. Un couple âgé déposait des fleurs sur une tombe pendant qu’un homme se recueillait devant le jardin des souvenirs un peu plus loin. Elle prit la direction du Colombarium et reconnut la plaque. C’était elle qui l’avait choisie.

— Coucou ma petite Estelle. Je sais, je ne suis pas revenue depuis… c’était trop dur. Mais maintenant, ça va mieux ! Je ne sais pas si tu me vois de là où tu es. J’ai rencontré quelqu’un, je suis heureuse. J’aurais tellement aimé partager tout ça avec toi.

Elle commençait à pleurer quand une femme l’interpella.

— Bonjour Anne !

Le groupe d’amies au complet se dirigeait vers elle.

— Oh les filles. Vous êtes adorables.

— Tu ne pensais pas que nous allions te laisser toute seule, rétorqua l’une d’elles.

— Pourtant cela fait longtemps, répliqua Anne en baissant la tête.

Anne s’en voulait encore de les avoir quittées brutalement, mais chaque sortie lui rappelait l’accident. Il faudra bien accepter un jour que c’était son choix, pas un accident.

Des bras l’enlacèrent, toutes voulaient la réconforter. Anne se laissa aller et pleura, protégée par la chaleur de ces femmes, de leur amitié.

— Nous serons toujours amies tu le sais bien, dit une des filles.

— Merci.

— Par contre, cela devient compliqué de te faire un câlin ! C’est pour quand ? demanda une autre.

— Le mois prochain.

— Et ?

— C’est une fille !

— Tu as déjà trouvé le prénom ? s’enquit une troisième curieuse.

— Bien sûr, répondit Anne en souriant, le regard dirigé vers la plaque.

… naît une étoile.

S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires

Le contenu de ce blog est protégé. Merci de ne pas le copier sans mon accord.

0
Cliquez sur la bulle pour aller aux commentaires !x
()
x