Blog,  L'ombre d'un Ange,  Mes histoires,  Nouvelles

Supernova

Version mise à jour le 26 Novembre 2021 : publiée dans le recueil L’Ombre d’un Ange

L’effondrement

— Je suis fatiguée de cette vie.

Estelle pleurait dans les bras de son amie. Anne lui caressait ses boucles blondes et voulut la rassurer.

— Ce n’est qu’une mauvaise passe et tu es fatiguée. Les choses vont s’arranger.

— Ce n’est pas simplement physique, mon âme est épuisée, tu comprends ?

Anne plissa les yeux à la recherche d’un discours réconfortant.

— Il paraît que ce que nous faisons et ce que nous vivons conditionnent notre prochaine vie. Tu as déjà passé beaucoup d’épreuves. Ta vie va s’adoucir et tu as toutes tes chances pour que la suivante soit meilleure.

— Je m’en fous ! Je souhaite… que cette vie soit la dernière, je n’en veux pas d’autres.

— Ne dis pas ça s’il te plaît ! Je suis là, les copines aussi, tu sais. Si elles étaient ici en ce moment, elles te secoueraient les puces !

Estelle esquissa un léger sourire en visualisant mentalement leurs visages.

— Oui, et heureusement que je vous ai ! Merci.

— C’est normal entre amies. Tiens, j’ai une idée ! Demain, on organise une virée en ville avec les filles, tu viens avec nous.

— Je ne sais pas trop, je ne suis pas de bonne compagnie, et…

— Ce n’était pas une question ! Je suis ta meilleure amie non ? Je ne te laisse pas le choix. Je passe te prendre à vingt heures.

Estelle soupira. Elle savait qu’elle n’aurait pas le dernier mot.

— D’accord.

L’implosion

La nuit suivante, elles marchèrent longuement le long du canal. Le petit groupe rigolait et plaisantait en alternance sur les hommes et les tenues des autres femmes. Estelle restait en arrière. Même Anne ne semblait plus s’intéresser à elle.

— Je ne suis qu’un boulet.

L’alcool n’avait pas eu l’effet euphorisant recherché. Elle se sentait glisser, dévastée par une tristesse inhabituelle. Finalement, mieux valait se tenir à l’écart pour ne pas gâcher le moment.
Elles s’engagèrent sur la rue principale. Les lumières des vitrines mélangées à l’intensité des phares des voitures et le murmure des conversations de la foule autour d’elle lui donnèrent le vertige. Tous la dévisageaient. Tous la critiquaient, la méprisaient, elle, la dépressive alcoolique. Certains devaient même la traiter de pute ou pire, ressentir de la pitié. Elle s’en moquait, ils ne connaissaient pas la vérité.

Après tout, qui viendra me pleurer ?

Les jeunes femmes s’arrêtèrent devant l’entrée d’une discothèque très fréquentée. Les agents de sécurité faisaient entrer les fêtards au compte-gouttes et elles se faufilèrent dans le rang. Estelle resta au bord du large trottoir, inspira lentement et interpella ses amies.

— Les filles !

Anne se retourna et fit signe aux autres d’écouter.

— Je tiens sincèrement à vous remercier d’avoir été comme des sœurs durant toutes ces années. Je sais que ces derniers temps ont été compliqués pour moi depuis le divorce. Tout ira mieux désormais, je le sais maintenant.

— Euh merci ! Tu n’aurais pas un peu trop bu toi ? plaisanta Anne, non sans une pointe d’inquiétude dans sa voix.

Les autres se mirent à rire. Anne avança d’un pas, Estelle en fit deux en arrière. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux et elle sourit, le regard plein d’amour pour ses amies, pour Anne, à qui elle adressa ses derniers mots dans un soupir.

— Merci pour tout.

Son amie comprit trop tard. Estelle recula encore de deux pas, du trottoir à la chaussée, et ferma les yeux à l’instant où une berline l’emporta.

La dernière lueur

La pièce était toute blanche. Ce n’était même pas vraiment une pièce. Plutôt un long et large couloir sans plafond, inondé d’une lumière douce. Estelle était assise sur un banc en bois et fixait une horloge face à elle. Seul objet présent dans cet endroit hors du temps.

— Bizarre, murmura-t-elle en inclinant la tête et fronçant les sourcils.

— Que trouves-tu de bizarre ? demanda une voix fluette.

— Elle n’a pas d’aiguilles…

— Elle n’en a pas besoin !

Estelle regarda sur sa droite. Une fillette se tenait debout à quelques pas de là.

— Qui es-tu ?

La gamine pleine d’assurance vint s’asseoir avec elle.

— Je suis toi !

— Moi ? Pourtant, je suis morte, non ?

— C’est exact, et c’est le moment pour toi de choisir : recommencer ou tout arrêter.

— Non, je ne veux plus ! Je n’en peux plus de souffrir vie après vie.

Son double grimaça :

— Alors on s’arrête là ?

— Oui, j’ai pris ma décision.

Déçue, l’enfant posa sa main sur sa version adulte.

— D’accord. J’ai juste une dernière chose à te montrer, ensuite tu choisiras.

De la poussière…

Anne avait pour habitude de ne jamais se lever avant dix heures le dimanche. Cependant, ce matin-là, elle se réveilla tôt. Ce jour était différent, spécial. Une date anniversaire. La pluie de la veille avait laissé la place à de timides rayons de soleil. Un arc-en-ciel colorait la voûte comme pour bénir sa balade. Après quelques minutes de marche en ville, elle bifurqua sur un chemin moins fréquenté. Les platanes pleuraient encore et de grosses gouttes tombaient sur ses cheveux. Ses sentiments se mélangèrent. Depuis cette soirée tragique, sa vie avait changé. L’amour avait croisé sa route et elle avait enfin quitté les virages sinueux. Pourtant elle éprouvait toujours ce manque.

Estelle.

Elle marqua une pause au moment de franchir le porche. Une année s’était écoulée depuis sa dernière visite ici. Elle inspira profondément et entra dans le cimetière. Le calme de l’endroit la rassura. Elle qui pensait ne pas tenir le choc, elle se sentit apaisée. Un couple âgé déposait des fleurs sur une tombe pendant qu’un anonyme se recueillait devant le jardin des souvenirs un peu plus loin. Elle prit la direction du Colombarium et reconnut la plaque. C’était elle qui l’avait choisie.

— Coucou, ma tendre Estelle ! Je sais, je ne suis pas revenue depuis… C’était trop dur. Je vais mieux  maintenant. Je ne sais pas si tu me vois de là où tu es. J’ai rencontré quelqu’un, je suis heureuse. J’aurais tellement aimé partager tout ça avec toi.

Elle commençait à pleurer quand une femme l’interpella.

— Bonjour, Anne !

Le groupe d’amies au complet se dirigeait vers elle.

— Oh ! les filles, vous êtes adorables !

Tu ne pensais pas que nous allions te laisser toute seule ? lui rétorqua l’une d’elles.

— Je suis désolée… Cela fait longtemps, ajouta Anne en baissant la tête, embarrassée.

Anne s’en voulait encore de les avoir quittées brutalement. Chaque sortie lui rappelait l’accident.

Il faudra bien accepter un jour que c’était son choix, pas un accident.

Des bras chargés de tendresse l’enlacèrent. Toutes voulaient la réconforter. Anne se laissa aller et pleura à chaudes larmes, protégée par la chaleur de ces femmes, de leur amitié.

— Nous serons toujours amies, tu le sais bien, assura une des filles.

— Merci.

— Par contre, ça devient compliqué de te faire un câlin !

— C’est pour quand ? demanda une autre.

— Un peu moins d’un mois, répondit la future maman.

— Et ?

— C’est une fille !

— Tu as déjà trouvé le prénom ? s’enquit une troisième curieuse.

— Bien sûr, affirma Anne en souriant, le regard dirigé vers la plaque.

… naît une étoile.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Le contenu de ce blog est protégé. Merci de ne pas le copier sans mon accord.