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Souviens-toi

Cela faisait déjà plusieurs jours que la nuit s’installait de plus en plus tôt. Dans le vieux quartier de la gare, les maisons aux façades colorées se suivaient et se ressemblaient, collées les unes aux autres, et les premiers enfants déambulaient déjà à la lueur des lampadaires. De petits groupes de monstres zombies et de super héros sonnaient de porte en porte pour réclamer des friandises sous la menace de jeter un sort aux occupants des pavillons.

Ce soir-là, Vincent était fatigué, il n’avait pas le moral. L’année précédente, tout comme les autres auparavant, c’était sa femme qui gérait ce genre de choses. À chaque fête sa décoration, et pour cette veillée, elle excellait dans la distribution de bonbons. Mais pas cette fois, car elle n’était plus là. Seule une photo encadrée, suspendue au mur lui rappelait l’époque pas si lointaine où ils formaient un couple heureux.

Alors lorsque la sonnerie retentit pour la dixième fois, il grogna avant de se lever et traîna des pieds jusqu’à l’entrée. Il remarqua au passage que la petite réserve de bonbons, préparée plus tôt dans la journée par sa mère, était déjà épuisée. Mais il ouvrit tout de même la porte machinalement.

— Des bonbons ou un sort ! s’exclama le petit groupe d’enfants, bien en cœur. 

Vincent resta immobile quelques instants, la main accrochée à la poignée, ses yeux globuleux passèrent successivement en revue : le loup-garou, la petite sorcière au chapeau pointu, mais tordu, un squelette et enfin Spider-Man, étriqué dans un costume trop petit qui laissait entrevoir le nombril d’un petit ventre arrondi. Les quatre gamins fixaient patiemment cet homme au visage blafard, lorsque la plus jeune, tout excitée par la fête, ne put se retenir de faire une relance.

— Des bonbons ou un sort, s’il vous plaît Monsieur !

Vincent reprit ses esprits sur cette petite voix pleine d’assurance. N’ayant de toute façon plus de bonbons à disposition, il lança un laconique :

— J’ai plus rien, ponctué par un hoquet au relent de bière.

Les enfants échangèrent un regard surpris, mais amusé. La petite fille releva légèrement son chapeau de sorcière tout en essayant de regarder à l’intérieur, et toujours aussi courageuse elle renchérit :

— Elle est où la gentille dame de d’habitude ?

Cette fois l’homme sentit la chaleur gagner son visage et lança une charge éclair envers ses visiteurs.

— J’ai plus rien j’ai dit ! Jetez-moi un sort si vous voulez, mais partez ! Allez oust les gamins !

Il accompagna cette dernière phrase d’un geste de main les invitant à partir et de l’autre refermait la porte lorsqu’une voix sombre et grave lui répliqua :

— Va pour un sort.

Surpris, il rouvrit aussitôt, mais la troupe avait déjà disparu. Il s’avança sur le trottoir pour examiner la rue des deux côtés, mais ne vit personne au loin.

— Mince, ils sont rapides ! s’exclama le quadragénaire.

Il finit par rentrer, prit soin de retirer le dessin de petite citrouille collé sur sa porte en espérant que plus personne ne viendrait le déranger. Encore une initiative de sa mère qui pensait certainement bien faire, maugréa-t-il.

De nouveau enfermé et le loquet de sécurité verrouillé, il s’affala sur son canapé. La bière avait certainement fait son œuvre ne sachant plus combien il avait pu en ouvrir depuis son retour du travail.

A la télévision, tous les programmes étaient en accord avec le thème de la soirée. Il avait le choix entre des films d’horreur, plus ou moins récents, une soirée spéciale épouvante avec les stars du moment ou encore la rediffusion d’un bêtisier. Il arrêta son choix sur ce dernier, et baissa le volume au minimum pour ne garder qu’une ambiance sonore de fond. La télécommande atterrit loin sur les coussins et fut remplacée par le roman qui trônait jusqu’alors sur la petite tablette, à côté d’un paquet de cigarettes éventré, et d’une nouvelle canette de bière. De la science-fiction, ça c’est du divertissement, se réjouit-il en laissant apparaître un petit sourire. Il retrouva le morceau de papier déchiré qui faisait office de marque-page, signé “Lisa” avec un petit cœur dessiné au stylo à bille, puis il reprit sa lecture.

La soirée s’écoulait lentement, bercée par les rires préenregistrés de l’émission, lorsque la sonnette sortit Vincent d’une bataille interstellaire entre les humains et les “Doryphores”.

La colère monta immédiatement et il referma son livre d’un grand claquement qui fit virevolter le marque-page de fortune dans les airs. Il était vingt-trois heures passées et ce n’était plus le moment de venir chercher des friandises. Les enfants, s’ils étaient encore derrière la porte, allaient en prendre pour leur grade. Vincent se leva d’un bond et s’élança les poings serrés.

Après avoir tourné la clé et déverrouillé le loquet de sécurité, il ouvrit la porte d’un geste franc et rapide, dans l’espoir de surprendre les indésirables, au point que le souffle du battant fit voler ses cheveux gras mi-longs. Il vomit ses premiers mots au même moment :

— Ce n’est pas une heure pour … sa phrase se termina par une forte expiration.

Personne n’attendait de recevoir ses insultes parfumées à la bière bas de gamme. Ses yeux exorbités scrutaient la rue déserte. Les petites jambes auraient-elles pu courir si vite ?

— Ne vous avisez pas de recommencer sinon j’appelle les flics !

Son avertissement lancé dans le vide, il resta planté debout au milieu de la rue quelques minutes, essoufflé comme s’il venait de courir un cent mètres. Puis il s’en retourna lentement chez lui, ses yeux surveillaient l’horizon, telles des tourelles de mitrailleuses prêtes à tirer au moindre mouvement.

De retour sur son canapé, porte et loquet verrouillés, la télévision affichait maintenant la rediffusion du classement des meilleures ventes de disques. Le programme parfait pour se replonger dans son livre. Après tout, cette dernière sortie l’avait bien rafraîchi et il n’avait pas sommeil, alors autant s’y remettre. Encore fallait-il retrouver la bonne page sans son petit papier.

Il eut tout juste le temps de reprendre les commandes du croiseur spatial, qu’il sentit un courant d’air effleurer sa nuque, léger, mais suffisant pour hérisser ses poils et lui faire remuer les épaules. Vincent tourna la page, un second souffle s’en suivit. Non, une respiration ! Vincent glissa rapidement sa main pour remonter le col de son polo quand il heurta une masse, quelque chose ? Quelqu’un ?

— Oh putain ! lâcha-t-il en se retournant si violemment qu’il bascula en arrière et percuta à plat dos le carrelage.

Le choc lui coupa le souffle, mais il se releva à toute vitesse, comme accéléré par une peur viscérale jusqu’alors inconnue. Trop tard pour apercevoir ce qu’il aurait pu toucher sur le dossier du canapé. Il ne put qu’entendre des pas rapides monter les escaliers.

— Bordel, c’est quoi ce cirque ?

Il se frotta la nuque comme pour effacer le souvenir gênant de ce souffle sur sa peau, puis hésita un instant. Un chat aurait bien pu profiter du fait que la porte soit ouverte pour entrer, pensa-t-il. Il fit un détour par la cuisine attenante, attrapa un balai et s’engagea dans l’ascension des marches.

S’il devait réellement y avoir quelque chose là-haut, ce serait forcément coincé dans le dégagement, se dit-il essayant d’édifier une stratégie d’attaque. Il savait que les trois portes étaient fermées. Il les fermait toujours pour ne pas laisser entrer l’odeur de la cigarette, les deux chambres et même la salle de bain. Alors une fois sur le palier, il saurait à quoi s’en tenir.

L’escalier deux quarts tournants en bois gémissait sous chacun de ses pas. Aussi délicat qu’il puisse essayer d’être, même en chaussettes, Vincent avait abandonné la discrétion au profit de kilos en trop. Encore la faute à cette satanée bière. Rendu au milieu de l’escalier, il commença à douter de lui, pensa que son imagination lui jouait des tours.

— Il faut vraiment que je me calme sur la boisson, s’avouait-il à voix haute alors qu’il s’engageait dans le dernier virage.

L’endroit était sombre malgré l’éclairage du rez-de-chaussée. Alors, avant de franchir les dernières marches, le dos collé au mur, il actionna le bouton électrique du bout du manche à balai. La lumière gagna timidement le petit espace, puis se fit de plus en plus forte à mesure que l’ampoule chauffait. Vincent resta immobile, comme figé, un frisson lui parcourut tout le corps. Car contrairement à ce qu’il avait prévu, toutes les portes de l’étage étaient grandes ouvertes.

— Merde, j’avais fermé. C’est toujours fermé, dit-il à voix haute comme pour se rassurer et prévenir de sa présence l’éventuel intrus, quoi que ce soit, chat ou autre chose.

Vincent secoua la tête comme pour reprendre ses esprits, se posta en plein milieu du dégagement et continua de parler à voix haute, autant pour se persuader lui-même que pour signifier sa colère.

— Bon allez, ça suffit maintenant les conneries.

Décidé à en découdre il entra dans la salle de bain d’un pas assuré, alluma toutes les lumières et tira le rideau de douche de la baignoire d’un geste affirmé. Rien.

Sans attendre, il passa ensuite dans la chambre d’amis, non sans avoir oublié d’éteindre la lumière et fermé la porte derrière lui, comme il le faisait toujours.

La petite pièce était encombrée. D’un côté, un lit double sans draps, accompagné de sa table de chevet et d’une lampe des plus classique. De l’autre, une grande armoire soutenait une pile de cartons. Les vestiges d’une vie, papiers et autres photos s’étaient entassés ici. Vincent resta un instant figé devant son reflet renvoyé par le miroir de la porte centrale de la penderie.

— Mais qu’est-ce que je fous là ?

À peine eut-il le temps de penser qu’il ferait mieux d’aller se coucher, qu’une porte claqua derrière lui et le fit sursauter. De retour en trombe sur le palier, sa chambre était désormais close. Mais le plus étrange, ce qui lui glaça le sang comme jamais auparavant, c’était de voir la salle de bain de nouveau grande ouverte, lumières allumées. De là où il se trouvait, grâce au reflet du miroir placé au-dessus du lavabo, il pouvait voir le rideau de douche fermé.

Vincent n’a jamais été un trouillard. En tous cas il ne s’était jamais considéré comme tel. Mais s’il y avait bien un sujet pour lequel il préférait éviter les conversations ou les émissions de télé, c’était bien tout ce qui avait trait au paranormal, et c’était, selon lui, la faute à ses parents. Il n’était qu’un gamin quand ces derniers revenaient des salles obscures et refaisaient le film pendant des heures. Ils adoraient les histoires d’horreurs, celles des prolifiques années 70 et 80 ou les poupées et les enfants possédés étaient à la mode au cinéma. Lorsque les cassettes VHS envahirent le salon, il était adolescent et le son de la télévision associé aux cris de sa mère devant l’écran cathodique lui glaçait le sang au point de l’empêcher de trouver le sommeil. 

Cette fois, il était l’acteur principal, et tout était bien réel, en tout cas cela en avait tout l’air. Ce n’étaient pas quelques bières qui le faisaient halluciner, ce n’était pas la première fois qu’il en buvait autant. À vrai dire, c’était même devenu une habitude.

Ces quelques minutes de réflexion passées, il était toujours figé dans l’embrasure de la porte de la salle de bain, les yeux rivés sur le rideau de douche, parfaitement immobile. Plus aucun mouvement, plus aucun bruit, mais Vincent ressentait toujours cette présence, ce regard posé sur lui, et le souvenir de ce souffle sur sa nuque. Sur cette dernière pensée, les muscles du bas du dos se contractèrent et il eût l’impérieuse envie de fuir. Ce qu’il fit. Il se retourna brusquement et dévala les marches deux par deux, repassa devant le canapé en attrapant au passage sa bière à moitié vide.

Dos au mur, sans quitter l’escalier des yeux, il vida la canette d’un trait, le liquide était tiède, mais peu importait le goût, il en avait besoin. Il jeta le récipient au sol et s’élança à nouveau vers l’étage avec la ferme intention de comprendre ce qu’il se passait. Mais après avoir gravi quelques marches seulement, son pied glissa sur le bord de l’une d’elles. Déséquilibré, la chute était inévitable, Vincent bascula en arrière. Immobile sur le sol, il vit un bout de papier déchiré atterrir et glisser sur le carrelage à quelques centimètres de son visage, un petit cœur dessiné dessus, signé “Lisa”.

Au même moment, au même endroit, trois personnes contemplaient la scène avec amusement.

— Bon les gars ça suffit, je pense qu’il a son compte, lança la jeune femme.

— Son compte ? Es-tu sérieuse ? lui renvoya le premier homme.

— Il a raison Lisa. Avec ce qu’il t’a fait, tu es vraiment trop gentille, rajouta le second, plus âgé.

— Mais de quoi vous parlez vous deux, c’est mon mari ! La blague a assez duré, je pense qu’il a compris.

— Compris quoi ? Attends, ne me dis pas que ….  Incrédule, le jeune homme lança un regard inquiet à son père.

— Elle ne se souvient pas ! finit par confirmer ce dernier.

— Vraiment ? Comment est-ce possible ?

La jeune femme ne comprenait pas ce que ses deux compagnons insinuaient et s’impatienta.

— Bon ça suffit, de quoi parlez-vous à la fin ? Je voulais juste lui faire un peu peur pour Halloween ! Regardez comme il est triste, finit-elle par ajouter d’un regard compatissant.

Le plus âgé s’avança vers elle.

— Dis-moi Lisa, te souviens-tu comment tu es morte ?

— Oui bien sûr, comment oublier ! Je suis tombée dans ces escaliers, j’ai heurté le sol avec ma tête.

Elle marqua une pause, pensive avant de reprendre :

— Le choc a été fatal. Et vous m’avez accueillie. Si à l’époque je m’étais douté que je vivais avec les fantômes des anciens propriétaires de la maison ! ajouta la jeune femme amusée.

Les deux hommes se regardèrent, soucieux et tristes à la fois.

— Oui, mais comment es-tu tombée ? insista le fils.

— J’ai certainement trébuché sur une marche ! J’ai toujours eu peur de tomber, elles sont plus étroites dans le virage et en chaussettes ça ne pardonne pas, j’ai eu vite fait de glisser.

Lisa montrait du doigt l’intérieur de l’escalier où les planches de bois se resserraient pour prendre appui sur le pilier central.

Lisa décela de la colère sur le visage de l’ancien propriétaire qui changea de ton.

— Vincent t’a poussée !

— Non, bien sûr que non, j’ai glissé je te dis.

Le fils s’interposa et prit le relais de son père en ébullition.

— C’est vrai, nous étions là. Ce n‘était pas la première fois, mais ce jour-là, il avait bu plus que de raison. Vous vous êtes disputés, tu lui avais donné une lettre qu’il a déchirée et …

Lisa n’écoutait plus et s’avança vers son mari encore au sol, lorsque tous les souvenirs ressurgirent violemment. La dispute, une gifle, les menaces, une main dans le dos, la chute, le choc, la douleur et le froid de l’obscurité.

— Voilà, ça te revient maintenant, hein ?

— Oui, il vous a tuées toutes les deux, ajouta le père qui ne pouvait pas s’empêcher de fixer le meurtrier.

— Toutes les deux ? Lisa baissa son regard, et posa une main sur son ventre.

Vincent se releva, la chute l’avait étourdi. Il se retrouva face à l’escalier et sur sa droite, cette photo accrochée au mur. Tous les deux souriants et heureux.

Une larme perlait dans ses yeux lorsqu’un souffle vint à nouveau lui caresser la nuque. Non, une respiration. Puis un cri déchirant résonna dans toute la maison.

La peur le fit rejoindre l’étage en courant. Immobile sur le dégagement, il trouva toutes les portes fermées. Était-il en train d’halluciner ?  La température chuta brutalement. Un nouveau souffle sur sa nuque le fit se retourner. À nouveau face à l’escalier, mais à son sommet cette fois, une main dans le dos, la chute, le choc, la douleur et le froid de l’obscurité.

Le lendemain matin, la sonnette de l’entrée résonna de nouveau, mais personne ne vint ouvrir. Aline attrapa alors son trousseau de clés, pensant que son fils avait une fois de plus abusé de l’alcool la veille et devait encore certainement dormir.

Un peu plus tard, la petite fille au chapeau pointu accompagnait sa mère faire les courses. Protégée par son petit parapluie rose, elle aperçut des reflets bleus dans les flaques d’eau, la lumière des gyrophares de l’autre côté de la rue. Elle releva la tête et tout en tirant sur sa main, s’adressa à sa mère :

— T’as vu maman, c’est la maison du vilain monsieur qui n’a pas voulu nous donner des bonbons hier soir.

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Nath
Nath
1 année il y a

Rhooo suis sur le c..

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Premier anniversaire du blog | Les histoires de Cyrille GILL
4 mois il y a

[…] Novembre 2019, mon tout premier post suivi rapidement par la première nouvelle « Souviens-toi » qui sera mon tout premier texte offert à la vue de tous. Depuis j’ai publié plusieurs […]

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