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L’organisation

J’ai mérité ma retraite. Tueur à gages, ce n’est pas un métier de tout repos ! D’ailleurs, est-ce vraiment un métier ? Cela faisait longtemps que je ne me posais plus la question. J’étais certainement rodé à l’exercice. Tellement rodé que j’avais décidé de raccrocher. Une idée impensable pour beaucoup, car « on ne quitte pas l’organisation » ! Peu importait, je voulais simplement profiter d’une retraite plus que méritée.

J’ai passé beaucoup de temps à convaincre les patrons et puis j’ai eu cette idée. Former mon remplaçant. Quelle idée de merde ! Si seulement j’avais pu choisir quelqu’un qui a un peu de bouteille. J’avais bien des noms en tête, mais non, ils m’ont fichu cette femme dans les pattes. Une débutante en plus. Belle, intelligente, sexy, mais débutante.

J’aurais pu râler et protester, mais cela n’aurait servi à rien ; on ne contredit jamais les ordres de « l’organisation ». Me voilà donc entiché d’un tueur à gages féminin, sans expérience. Avait-elle seulement osé tuer une araignée dans sa courte vie ? Ce n’est pas que j’étais sexiste, j’aime les femmes, et il y en a dans ce métier. Peu certes, mais il y en a. Mais tout de même, elle pourrait être ma fille. Même pas l’aînée, la petite dernière !

La mission suivante ne se fit pas attendre longtemps. Nous avions deux jours pour nous préparer et rejoindre les lieux, direction Hambourg, Allemagne. Nous devions retrouver un informateur dans un petit bar à proximité du port. C’était une belle ville, un mélange habile de bâtiments historiques et de modernité. Mais début décembre, on se les gèle ! Enfin, surtout moi. Même le canal était glacé, nous aurions pu patiner dessus.

Ma comparse était du genre silencieuse, ce qui ne me déplaisait guère. Même si notre activité nous imposait une collaboration parfaite, cela pouvait se faire avec un minimum d’interactions. Nous retrouvions le gars en question, légèrement amoché, et surtout, imbibé de bière. Cet imbécile s’était fait repérer. Pourtant sa mission à lui était plus que simple. Suivre la cible sans se faire remarquer, étudier ses habitudes, et nous filer les infos. Mais non, il a voulu en faire trop et une paire de gorilles lui sont tombés sur le nez. Bon, c’est comme ça qu’on apprend. Au final, la mission n’était pas corrompue pour autant et nous avions suffisamment d’éléments pour organiser notre coup. J’observais l’unique photo, mal cadrée, d’une femme cachée derrière une grande paire de lunettes de soleil et un foulard sur les cheveux. Dans notre métier on ne demande pas pourquoi il faut descendre quelqu’un. C’était la loi de « l’organisation ». Un contrat, une cible, pas de questions. Difficile de voir les détails de son visage. Elle avait la prestance de mon ex-femme. Peu importait, Jane m’assura qu’elle saurait la reconnaître. À la bonne heure.

Mon apprentie tueuse élabora un plan. Et je dois avouer que je n’aurais pas fait mieux. Elle est maligne en plus d’être belle. Mais c’est dans l’action qu’il fallait m’éblouir. Et en parlant de ça, nous étions sur le point de passer à l’attaque. Le plan était simple, bien que risqué, car en pleine rue et donc potentiellement avec beaucoup de témoins. Notre cible avait pour habitude de faire du shopping tous les samedis matin dans l’Europa Passage, une galerie commerciale réputée à deux pas de la Rathaus, la mairie. Nous la suivions en mode touristes, une fille que faisait ses courses avec son père, de quoi passer incognito. Ensuite, elle traverserait l’Alter Elbpark jusqu’à la ligne de Ferry pour traverse l’Elbe. C’est là que nous interviendrons. Dès l’entrée du parc, Jane me serra le bras et s’écarta. C’était le signe. À partir de maintenant, nous allions prendre des chemins différents. Je continuais à suivre la cible alors que ma fille, enfin, mon apprentie, nous contournait et s’avançait pour tendre son embuscade. Je me rapprochais de plus en plus de notre victime. À dix mètres derrière elle, je vissais ma casquette sur mon crâne et démarrais un sprint. Mon objectif était lui voler son sac pour qu’elle me suive. Bingo, elle était à mes trousses, mais avec ses talons aiguilles, j’ai été obligé de ralentir pour ne pas la perdre. Les mêmes lunettes et son foulard, c’était bien elle, mais je n’avais pas prévu qu’un témoin se sente l’âme d’un super héros. Le pauvre gars termina sa course dans un conteneur en bord de route. Je profitais de la confusion de la foule pour ne pas me faire identifier et arrivais à destination, plutôt satisfait de ma performance physique pour un “quinqua”. J’entrais dans la Reeperbahn, l’artère principale du quartier des plaisirs. Plus que quelques mètres, et Jane l’interceptera. Le crime passerait pour un fait divers, une relation tumultueuse jusqu’à l’agression. Nous repartirions sur le fleuve, le ferry serait notre porte de sortie.

La femme me suivit comme prévu et nous nous enfoncions dans les ruelles quand Jane me fit un signe. Je tournais sans broncher dans l’impasse qu’elle m’indiquait et terminais ma course au fond de l’impasse, c’était le plan. La femme me rejoignit. Jane referma le piège.

Cette ruelle sans issue était l’endroit parfait. Elle s’avança lentement à la lueur du seul lampadaire encore en état de marche, elle laissa tomber son foulard et dévoila ses yeux. Ophélia ? Jane apparut, passa un bras autour de sa taille et de l’autre, pointait son arme vers moi. Elles échangèrent un sourire. C’était limpide, mon cerveau m’insulta sans délai. Comment ai-je pu être innocent à ce point ? Mon ex-femme se tenait devant moi, et de toute évidence, elles étaient de connivence. Le langoureux baiser qu’elles échangèrent ne fit que confirmer, que je filais un mauvais coton, littéralement dos au mur.Alors mon cher Walter, dit-elle d’une voix suave. On vole le sac à main d’une femme sans défense ?

– Ophélia, que me vaut ce plaisir ?

Elle se rapprocha de moi, à chaque phrase, un pas plus proche, charmeuse et fatale.

– Walter, Walter, soupira-t-elle. Sous tes airs de macho, tu as toujours été un bon mari, quel dommage de devoir te tuer.

– Et puis-je te demander la raison de cette mascarade ? Nous sommes séparés, et autant que je me souvienne, c’est toi qui as voulu partir.

– Oh, mais ce n’est pas personnel du tout mon chéri, je n’ai rien contre toi.

Elle se trouvait désormais face à moi. Je sentais son souffle sur mon visage. Une envie irrépressible de l’embrasser me fit m’avancer contre elle. Ma main qui n’avait pas quitté la poche de mon manteau se préparait à presser la détente de mon colt lorsqu’une douleur me pétrifiât. Jane avait profité de mon égarement d’homme encore amoureux pour se faufiler dans mon dos et planter sa lame aux creux de mes reins.

– Ceci n’est que la conséquence de tes choix, « papa », me glissa-t-elle à l’oreille.

Je n’avais pas quitté Ophélia du regard. Elle n’avait aucun regret, aucun sentiment. Elle était froide comme la glace quand elle aussi transperça ma poitrine.

– Tu le sais bien, on ne quitte pas « l’organisation » mon chéri.

J’avais déjà pressé la détente plusieurs fois. Mon flingue m’avait lâché lui aussi. Jane me montra mon chargeur et le replaça dans sa poche. Je n’eus pas le temps de comprendre comment elle avait pu le subtiliser que je glissais déjà contre le mur. Elles me laissèrent pour mort, là dans ce recoin sombre d’une impasse mal famée, hors de portée du seul lampadaire, de la vue des passants et des secours. Mon sang chaud s’écoulait hors de mon corps et bientôt sur le sol. Ce n’était pas la retraite méritée que j’avais imaginée. On pourra dire que j’ai retenu la leçon : on ne quitte pas « l’organisation ». N’empêche, c’était ma dernière mission.

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Elodie
Elodie
4 mois il y a

Super récit, j’aime beaucoup l’intrigue et la surprise de fin 😄

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