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Impasse des Tilleuls

Etudier la journée et gagner sa vie le soir, c’était la routine de Christine depuis plusieurs jours. La vie d’étudiante n’était pas de tout repos, il ne lui restait que peu de temps pour les loisirs. Mais la jeune femme était de nature optimiste et c’est avec le sourire qu’elle faisait du porte à porte et s’engageait dans la dernière ligne droite de son périple quotidien, l’impasse des Tilleuls. Drôle de nom pour un cul-de-sac sans végétation pensa-t-elle. Seuls deux lampadaires sur la dizaine d’ampoules perchées éclairaient les façades grisâtres des maisons en enfilade. Peu d’entre elles semblaient encore habitées.  

— De nous quatre j’ai hérité de la rue la plus flippante, pensa-t-elle ! 

Ses trois amies s’étaient effectivement empressées dans les rues adjacentes, bien plus lumineuses et accueillantes, ne lui laissant que ce bout de voie peu engageant, où les dernières lueurs du jour n’osaient même plus s’aventurer. La chance finit par lui sourire quand la lourde porte du numéro six s’ouvrit enfin — après deux bruyants tours de clés — lui dévoilant le visage d’une vieille dame souriante.

— Oui c’est pour quoi ? demanda-t-elle ? 

— Bonsoir Madame, c’est pour les calendriers ! 

— Ah oui, bonsoir jeune dame. Et c’est pour qui ces beaux calendriers ? 

— Eh bien, nous sommes une association d’étudiants, c’est pour financer nos études. 

— Oh je vois, je vois. C’est bien, c’est bien ! 

Christine laissa s’échapper un léger rictus et s’amusa de cette manie qu’on les personne âgées à toujours répéter les choses deux fois. Elle devait avoir au moins quatre-vingt ans — comme son arrière-grand-mère encore de ce monde — avec les mêmes cheveux blancs comme la neige et des rides qui pourraient accueillir une guerre de tranchées. 

— Entrez, entrez, ne restez pas sur le trottoir, c’est dangereux dehors à cette heure vous savez. 

— Oh, merci madame mais je ne veux pas déranger. 

— Vous savez de nos jours avec tout ce que l’on voit à la télévision. 

— C’est vrai que ce n’est pas toujours rassurant. 

— Allez entrez, entrez ! 

L’étudiante affichait un sourire gêné et resta figée sur place. Si sa priorité était de vendre un calendrier, il était hors de question de vexer une personne d’un si grand âge. La grand-mère s’était d’ailleurs écartée pour laisser entrer son invitée et tenait la position tel un garde royal. 

Christine résista quelques secondes puis céda devant ce sourire persistant. Après tout, passer un petit moment avec une personne âgée ne pourrait être que bon pour son karma. Ce sera sa bonne action de la journée, et encore mieux si elle lui achète son dernier calendrier. 

— Oui voilà c’est bien, c’est bien, se réjouit son hôte tout en refermant la porte derrière elle. Vous savez, autrefois, je collectionnais les calendriers, tout le monde en apportait au début de l’hiver. Les pompiers, le facteur, les éboueurs et d’autres.  

En se retournant vers son invitée, elle ajouta sur le ton de la confidence : 

— Mes préférés étaient les petits, avec des animaux, comme le vôtre ! Malheureusement plus personne ne vient ici depuis des années. Alors vous comprenez que cela me fait très plaisir de vous voir ! 

La jeune femme suivait la propriétaire sans vraiment répondre et observait les murs du long couloir. C’était effectivement une grande collection de calendriers qui occupait toute la surface et retenaient une tapisserie défraîchie. 

Une porte entrouverte sur la gauche, laissait deviner une grande salle à manger. Le couloir prenait ensuite un virage à quatre-vingt-dix degrés sur la gauche. L’angle desservait l’escalier et un petit salon dans lequel elles entrèrent. 

— Installez-vous, regardez, ici. 

La mamie indiqua un vieux fauteuil marron aux fleurs usées et aux accoudoirs en bois au vernis écaillé. Le mobilier typique des vieux, pensa Christine. Mais elle n’avait pas l’intention de s’attarder. 

— Je préfère rester debout, je ne vais pas rester longtemps, répondit la jeune femme en observant la décoration. 

— Vous prendrez bien une tasse de thé ou un café tout de même ? Oh non je sais un chocolat chaud ! 

— Merci mais j’ai je dois encore rejoindre mes amies qui … Christine s’interrompit et réalisa que la grand-mère n’était déjà plus là. 

Bon eh bien, une boisson chaude ne peut pas me faire de mal après tout se résigna-t-elle en posant son gros manteau, son petit sac à main et le calendrier sur le fauteuil. 

La pièce était étroite mais étonnamment contenait en plus du fauteuil, un grand canapé ainsi qu’un meuble bar sur lequel reposait une télévision à tube cathodique, elle aussi d’un autre âge.  

Contrairement au couloir, il n’y avait sur les murs que des photos de famille et plusieurs portraits. L’un d’eux attira son attention car elle crut s’y reconnaitre un instant. Une belle jeune femme, certainement du même âge qu’elle, les cheveux châtain clair et longs naturellement ondulés. Elle était debout dans un petit jardin qui ressemblait fortement à celui visible depuis la fenêtre. La photo avait certainement été prise ici, il y a fort longtemps, quand il y avait encore quelqu’un pour l’entretenir. 

Christine avait le regard perdu vers l’extérieur lorsqu’elle réalisa que la lumière du jour avait totalement disparue.  

— Je vais y aller madame ! lança-t-elle en se retournant. 

Elle se retrouva face à face avec la mamie, qui lui offrait une grande tasse de chocolat chaud et toujours le même sourire. 

— Oh je ne vous ai pas entendue revenir, dit-elle avec surprise. 

Ces petits yeux verts qui la fixaient avec persistance la rendit mal à l’aise. 

— Tenez, votre chocolat, tenez.  

Et tout en donnant la boisson elle ajouta : 

— Mais je suis sûre d’avoir oublié quelque chose. Oui voilà, un petit gâteau, je reviens ! 

— Attendez je …  

Elle n’eut pas terminé sa phrase que Christine soupira et leva les yeux au plafond. L’octogénaire avait déjà quitté la pièce 

— Dans quoi je me suis encore lancé ! dit-elle à voix haute. Allez, je vais boire son chocolat vite fait et je file. Les filles ont certainement déjà terminé. 

La tasse était bouillante. Elle dû se résoudre à patienter en soufflant dessus. Son regard se tourna à nouveau vers le portrait quand des bruits de pas se firent entendre à l’étage.  

Christine souffla encore plus vite sur sa boisson pour en finir, puis tenta une discussion à distance. 

— Vous savez, c’est mon dernier calendrier, alors si vous me l’achetez, j’aurai terminé la vente grâce à vous ! 

Elle n’obtint pour seule réponse que de petits pas rapides dans les étages. Certainement un de ses petits-enfants, où même arrière-petits-enfants pensa-t-elle. Elles se posta au pied de l’escalier et demanda d’une voix forte : 

— Madame, vous êtes là-haut ?  

Les pas cessèrent immédiatement à son appel. Elle resta un moment sur place puis se décida à quitter les lieux. 

— Bon ok j’y vais maintenant. Madame ? Le chocolat était très bon. Vous semblez occupée et je dois vraiment partir. Je repasserai une autre fois pour le calendrier. D’accord ? 

Elle s’apprêtait à reprendre ses affaires dans le salon quand les bruits de pas reprirent encore plus intensément à l’étage, plus lourds et plus proches, juste au-dessus de sa tête. Etrangement, elle ne se souvenait pas avoir vu la mamie monter. Pourtant les premières marches étaient visibles du salon. Certainement de la famille, se rassura-t-elle. 

Peu lui importait, elle voulait s’en aller.  

Elle s’engagea dans le couloir en direction de la sortie, jeta un regard furtif en direction de la cuisine puis vers l’escalier et ne vit personne. La porte d’entrée était très belle, impressionnante même, en bois massif, joliment travaillée. La poignée était tout aussi finement travaillée, mais quand la jeune femme chercha à l’utiliser, la porte ne bougea pas d’un millimètre. Aucune clé ne se trouvait dans la serrure, aucun loquet ne bloquait l’ouverture. Il lui fallut se rendre à l’évidence, seule son hôte possédait le sésame. 

La jeune femme n’était pas du genre à se laisser intimider et elle repartit décidée vers le salon, bifurqua sur la gauche et passa derrière l’escalier afin de retrouver la grand-mère dans la cuisine. Non seulement, elle ne se trouvait pas ici, mais la pièce elle-même était vide. Aucun meuble, ni appareil ménager. Seules des araignées occupaient les recoins poussiéreux. 

— Comment a-t-elle pu préparer un chocolat ici ? 

Christine se souvint alors avoir entraperçut une grande salle à manger à son arrivée. Tout le nécessaire doit certainement se trouver dans cette pièce par commodité. Après tout, cette maison est très grande pour une seule personne. Encore plus pour une personne âgée. 

De retour dans le couloir, elle s’assura que personne n’était revenu dans le salon, vérifia à nouveau la cage d’escalier puis arriva devant la porte blanche toujours entrouverte. 

— J’hallucine ! s’exclama-t-elle. 

Il y avait bien des meubles ici, beaucoup de meubles. Une grande table accompagnée d’une dizaine de chaises. Un immense vaisselier occupant tout un pan de mur, un fauteuil identique à celui du salon et enfin une horloge à balancier qui avait dû cesser de fonctionner depuis longtemps. La scène aurait pu sembler normale si tout le mobilier n’avait pas été recouvert de draps, eux-mêmes recouverts d’une épaisse couche de poussière. Exceptée la cheminée, de grands linges blancs protégeaient cette brocante figée quelques décennies dans le passé. 

Il fallut quelques minutes à Christine pour faire un point sur sa situation. Elle finit par conclure que pour s’en aller d’ici, il fallait trouver la clé de la porte. Celle-ci devait certainement se trouver entre les mains de sa propriétaire. Et si cette dernière ne se trouvait pas au rez-de-chaussée, sa seule option était de monter à l’étage. 

Elle fit donc à nouveau demi-tour dans le couloir et se retrouva en quelques pas seulement face à l’escalier. Celui-ci semblait avoir été confectionné de plusieurs modèles différents tant les marches avaient des tailles et des teintes de toutes sortes. La rampe devait espérer que personne ne s’appuie sur elle tant elle semblait tenir en équilibre. 

Pour la première fois depuis son arrivée, Christine eût un frisson. Le regard fixé vers l’étage, elle fut emprise d’une horrible impression. Était-ce de la peur ? Avait-elle une raison de se méfier de cette dame. La situation était plus qu’étrange, mais tout de même, à son âge, la pauvre femme ne pourrait pas lui faire de mal. Au pire une mauvaise blague si cette dernière avait perdu la tête. 

Seule la toute première marche craqua sous ses pas, et Christine se trouva rapidement sur le palier du premier étage. Elle inspecta prudemment les trois portes à sa disposition. Toilettes, salle de bain et une seule chambre. Les marches continuaient leur parcours jusqu’au second et dernier niveau de la demeure. Elle entra lentement dans la chambre, certaine de rencontrer le ou la propriétaire des pas entendus quelques instants plus tôt. 

— Madame ? Vous êtes là ? La porte est fermée et je dois m’en aller maintenant. 

Toujours pas de signe de vie à sa grande déception. Contrairement aux autres pièces visitées depuis son arrivée, la chambre semblait habitée. La décoration était vieillotte mais le tout était bien entretenu et éclairé par deux grandes et hautes fenêtres, entre lesquelles se trouvait une coiffeuse. Le grand lit était recouvert d’une épaisse couette fleurie. De l’autre côté, une armoire et une commode entouraient une cheminée habillée de marbre et surplombée d’un large miroir au cadre doré. 

Rassurée par cette vision de normalité, Christine se tourna vers les quelques portraits exposés en ligne horizontale. En les examinant de plus près elle reconnue la jeune femme des photos du salon, semblant être exposée ici depuis sa plus tendre enfance jusqu’à l’adolescence, jamais au-delà. Serait-ce la mamie qui, nostalgique de sa propre jeunesse, affichait toutes ces images ? Peut-être refusait-t-elle de vieillir et ce serait là sa façon de sauvegarder sa mémoire ?  

— Tu ne dois pas rester là ! lui ordonna une petite voix. 

Cette injonction inattendue sortie Christine de ses pensées. Elle se retourna d’un bond et vit un petit garçon debout dans le cadre de la porte, les poings serrés. Il paraissait maigre sous son petit pull bleu marine. Ses yeux profonds étaient aussi noirs que ses cheveux courts. Il renchérit immédiatement. 

— Eh tu m’écoutes ? Ne reste pas plantée là elle arrive ! insista-t-il nerveusement.  

— Bonjour toi ! Ecoutes-moi, je ne veux pas me cacher, je veux juste partir d’ici et ta mamie à la clé de la porte, expliqua Christine tout en s’avançant vers lui.   

— Ce n’est pas ma mamie, rétorqua le gamin. Et si elle te trouve, tu es morte ! 

— Bien sûr ! C’est quoi cette maison de fous ? 

Le craquement caractéristique de la première marche se fit entendre. Le garçon afficha une grimace. 

— Mince, cache-toi ! Il bondit en direction du deuxième étage.  

Elle reconnue les pas qu’elle entendit un peu plus tôt au-dessus de sa tête. C’était donc lui. Quand elle sortit de la pièce, bien décidée à retrouver sa liberté, la grand-mère était bien là, en train de monter, à quelques mètres d’elle, et n’avait plus rien de la gentille dame bienveillante.  

Christine étouffa un cri d’horreur. La vision fut brève et suffisamment horrible pour la faire reculer par réflexe. Elle fit marche arrière et aperçut le petit garçon accroupi plus haut derrière la rambarde. Il plaça son index devant sa bouche puis lui indiqua la chambre. 

L’étudiante n’eut pas le temps de réfléchir à la meilleure cachette et se glissa en silence sous le lit. Ses pieds reposaient sur le mur à hauteur de la tête de lit. L’épaisse couette s’arrêtait à quelques centimètres du sol et lui laissait une vue panoramique sur le plancher de la pièce. 

Elle écouta la lente progression se rapprocher avant d’apercevoir ses vieilles pantoufles, qui ne laissaient pas présager de la condition de leur propriétaire. Le souffle de sa respiration semblait lui provenir d’un gros fumeur en fin de vie. La maîtresse des lieux fit un lent passage devant le placard, tourna vers la coiffeuse et s’immobilisa face au pied du lit.  

— Je sais que tu es ici ma petite, marmonna la mamie d’une voix rocailleuse. 

Christine était tétanisée. Elle qui n’a jamais vraiment eut peur dans sa vie, plaça ses deux mains sur sa bouche pour étouffer tous les sons qui n’arrivaient de toute façon pas à sortir. Le lit fit un craquement. La grand-mère, ou tout du moins ce qu’il en restait, venait de poser ses mains sur la couette, s’appuyant ainsi, elle amorça sa descente, et posa un premier genou au sol. La longue blouse bleue fleurie ne masqua pas l’odeur de chair en décomposition. Une puanteur qui confirmait, d’une certaine façon, ce que lui dit ce petit garçon. 

Merde je suis morte, pensa la jeune femme. A moins de sortir du lit quand elle se baissera. Elle semble lente à se déplacer. Même si j’arrive à lui échapper ici, je ne peux toujours pas sortir. Pas de clé, pas de liberté. 

Christine commença à se décaler sur le côté du lit donnant vers la porte lorsqu’une main désossée se posa à proximité. 

—Qui est ce qui va sortir de sa cachette ? 

Elle se préparait en effet à sortir, quand un lourd claquement la fit sursauter. Elle avait beau avoir les yeux grands ouverts, un seul clignement des paupières suffit pour que la mamie ait disparue de son champ de vision. Elle l’avait perdue de vue mais entendit la respiration rapide, et les pleurs d’une autre personne. Une autre fille. 

— Te voilà toi ! lança-t-elle d’une voix rauque. 

Le monstre se trouvait désormais devant le placard, le claquement était celui d’une des portes, ouverte brutalement, qui frappa sa voisine. S’en suivit un hurlement de terreur, rapidement étouffé par un horrible craquement. La victime tomba au sol, le regard dirigé vers le lit, son corps dans le mauvais sens. Christine ne put retenir ses larmes qui lui brouillaient la vue. Elle reconnue cependant des cheveux longs châtains clairs, comme les siens, et ceux de la fille des portraits aussi.  

C’était un appel continue. Un petit « pssst » qui l’interpellait à intervalle régulier. Christine ouvrit les yeux. Elle eût besoin de quelques instants pour se souvenir et réaliser qu’elle avait perdue connaissance. La peur, ou la vue du sang ? Non, c’était le regard en larmes de cette fille morte allongée face à elle qui la fit plonger dans le noir. Ce n’était pourtant pas le moment de rêvasser, et c’était ce que le petit garçon était venu lui dire.  

— Allez sors de là ! Elle est en bas. 

Difficile de savoir s’il disait vrai. Elle jeta un regard tout autour du lit. Pas de trace des pantoufles, ni même du cadavre. Elle s’extirpa de sa cachette du côté fenêtre, afin de garder une certaine distance. 

— Qu’est-ce qu’il se passe ici ? 

— Pas le temps de te raconter, pas ici. Suis-moi on monte avant qu’elle ne revienne. 

— Non, je veux sortir d’ici. 

— Si tu descends, tu es morte. Tu as vu la fille avant toi ? Tu as eu de la chance ! 

Christine observa le sol. Le corps fut de toute évidence traîné ailleurs. Seule une flaque de sang témoignait de la sauvagerie qu’il s’y déroula quelques instants plus tôt. 

— Allez, viens avec moi, je ne vais rien te faire ! ajouta-t-il, la voyant craintive. 

Elle s’avança et finit par se résoudre à le suivre. Avait-elle vraiment le choix ? C’était lui faire confiance ou risquer de mourir comme cette fille. Les idées passaient à toute vitesse dans son esprit. Rien ne lui assurait qu’en cet instant ce gamin ne travaillait pas pour le monstre, peut-être était-il comme elle ? Elle prit une grande inspiration et monta au second étage. Impossible de détailler la décoration cette fois, elle garda les yeux rivés sur les marches maculées d’une longue trainée de sang, tel un tapis rouge. Arrivés sur le palier du second niveau ils entrèrent dans la chambre de gauche, alors que le sang traçait une route vers l’autre pièce. 

Le garçon remarqua que Christine fixait la porte d’en face et préféra fermer la leur. 

— Elle les stocke là-bas. 

— Quoi ? Elle les … stocke ? 

Sans qu’il ait eu besoin d’en dire davantage elle s’imaginait des cadavres empilés les uns sur les autres en tas.  

— C’est quoi, un fantôme, ou un zombie ? 

— J’en sais rien.  

— Mais tu, qui es-tu ? Que fais-tu là ? Oh merde je deviens folle, s’exclama-t-elle. 

Elle finit par s’asseoir contre un mur de la pièce. Il en fit de même, poussa un soupir et pensa que pour la calmer, il valait mieux lui donner quelques explications. 

— Je suis David. Je ne sais pas … je ne sais pas pourquoi cette vieille tue toutes les filles comme toi qui viennent la voir. Il y a eu des calendriers, des sondages, la vendeuse des surgelés. Celle que tu as, enfin sa dernière victime venait pour une tombola du club de rugby. 

— Tu dis, des filles comme moi ? 

— Elle n’ouvre pas toujours. Toi tu lui ressemble beaucoup. Elle la cherche depuis toujours. Peut-être qu’avec toi ce sera différent ? 

— De qui parles-tu ? J’ai vu plusieurs photos d’une jeune femme, c’est elle ? 

— C’est sa petite fille, Marie. Elle est morte il y a longtemps. 

— Et toi pourquoi es-tu là ? 

David se leva, passa rapidement la tête par la porte et la referma. Christine remarqua à son grand regret, que la clé manquait ici aussi.  

— Bon, on a un peu de temps avant qu’elle ne remonte. J’imagine que je peux te raconter. 

— J’habites au numéro sept, pile en face, expliqua-t-il en montrant la fenêtre du doigt. Tout le monde connait cette maison dans l’impasse. Mais personne n’en parle. Une maison hantée, il y a de quoi passer pour fou, non ? 

David fixa Christine comme s’il espérait une réponse. Elle ne fit aucun mouvement, il revint s’asseoir en face d’elle et reprit. 

— Nous devions vendre des tickets de tombola pour l’église. Ma grande sœur n’est pas croyante, c’est le comble. Mais elle aime les goûters alors… Il nous restait quelques tickets et elle a décidé de les vendre aux voisins. Déjà à cette époque la mamie, avait sa réputation de folle, pourtant elle nous a accueillie avec un grand sourire et un chocolat chaud. Toujours le chocolat chaud. 

— Oui c’est aussi … murmura Christine qui se sentit coupable d’avoir accepté l’invitation. Elle adressa un regard au garçon pour qu’il continue son récit. 

— Ensuite ça s’est passé comme pour toi. Comme pour toutes les autres. Et cette fille toute à l’heure. Ma sœur est morte. Et moi je suis resté enfermé ici. 

— Je suis désolée pour toi. Ça ne m’explique pas comment elle est devenue ce monstre ! Et pourquoi tu m’aides ? 

— En fait, tu as peut-être une chance.  

Le garçon fit le tour de la pièce, en pleine réflexion puis revint vers Christine comme frappé par l’idée du siècle. 

— Tu es celle qui ressemble le plus à Marie. Si elle se retrouve face à sa petite fille, elle la laissera peut-être partir ? 

— Marie ma chérie où es-tu ? L’appel résonna dans la cage d’escalier, depuis le rez-de-chaussée.  

— Oh non, la voilà, qu’est-ce que je dois faire ? paniqua la jeune femme. 

— Ton chocolat va refroidir ! 

— Il faut vite te préparer. Elle ne monte pas au second, sauf pour … 

— Sauf pour quoi ?  

Le garçon n’eut pas le temps de répondre qu’un appel se fit entendre au dehors. 

— Christine !  

— Lucie ? Christine courut jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la rue. 

— Une amie ? Demanda David. 

— C’est Lucie. Les jumelles ne doivent pas être loin non plus. Elle attrapa David par les épaules et le fixa, des larmes dans ses yeux. Elles me cherchent ! s’écria-t-elle, une lueur d’espoir dans le regard. 

— Christine t’es là ? lançait à répétition la fille dans la rue. 

— Je suis là ! cria l’étudiante en frappant la vitre.  

— Tu es folle, ne crie pas ! Tu vas l’attirer ici ! 

— Elle peut m’aider, insista-t-elle en tentant d’ouvrir la fenêtre. Mais celle-ci semblait verrouillée, la poignée avait été retirée. 

— Arrêtes, si elle vient, elle se fera tuer elle aussi, c’est ce que tu veux ? 

— Christine s’arrêta net. Le garçon avait tapé juste, elle ne voulait certainement pas que son amie se retrouve dans la même situation qu’elle. 

— Tu veux rejoindre tes amies ? Alors mets ça.  

David se dirigea vers le seul meuble de la pièce, ouvrit la penderie et en sortit une longue robe blanche aux motifs rouges brodés.  

— Il va falloir que tu joues le jeu, rajouta-t-il en lui tendant la tenue. 

— De quoi ? Je ne comprends pas. 

— Tu vas devoir te faire passer pour Marie, sa petite fille. 

— Tu te fous de moi ?  

— Non ! Je suis sérieux, c’est la seule solution ! 

— Hors de question que j’aille prendre le thé avec un mort vivant ! 

— C’est pas vrai ! lança David exaspéré. Toutes les filles qui sont venues ici sont toutes … ah et puis merde, viens je vais te montrer. 

— Où tu vas ?  

— Suis moi tu vas comprendre. 

— Et la mamie ? 

— T’inquiètes pas, elle est occupée. Dépêche ! 

David sortit de la pièce et traversa le dégagement. La main sur la poignée de la seconde chambre il jeta un regard noir à Christine et lui lança : 

— A toi de voir ce que tu veux. Sois tu me fais confiance, sois tu termines ici. Il ouvrit la porte en grand sur ces derniers mots. 

Les volets étaient fermés mais la luminosité provenant de l’autre chambre suffit à éclairer la scène. Des corps empilés au beau milieu de la pièce. Christine eut un haut le cœur lorsque l’odeur pestilentielle de la décomposition lui gagna les narines. Aucun son ne sortit de sa bouche, elle aurait été incapable de crier, la fille du premier étage la fixait à nouveau de ses yeux sans vie. 

—Si tu veux sortir et retrouver tes amies je te conseille de suivre mon conseil, joue le jeu. 

Christine se retourna vers David et lui fit seulement un signe approbateur de la tête avant de retourner à toute vitesse dans l’autre chambre. Il la rejoignit. 

— Tu viens avec moi, n’est-ce pas ? 

— Non impossible, elle ne me laissera jamais sortir. Et je n’abandonnerai pas ma sœur.  

— Pourtant elle est morte ! 

— Et toi tu dois sortir d’ici, insista-t-il pendant qu’elle enfilait la robe par-dessus ses vêtements. 

Il n’y avait pas de miroir pour se regarder mais le garçon semblait l’air satisfait. 

— Tu es parfaite, Marie.  

— Non, ça craint … 

— Contente toi de lui sourire, de boire et manger. Puis tu lui dis que tu dois rentrer. Elle devrait te laisser partir sans problème. La scène s’est déjà jouée.  

Christine ne répondit que par un soupir. 

— Fait attention de ne pas te faire écraser sur la route en sortant, sinon cela n’aura servi à rien, plaisanta le gamin. 

Ils étaient maintenant devant la porte. Christine se retourna et eut un regard d’affection pour lui. 

— Respire un grand coup et vas-y, dit David essayant tant bien que mal de la motiver. 

— Je ne peux pas c’est trop pour moi je … 

— Alors tu ne me laisses pas le choix !  

Le garçon lui coupa la parole, ouvrit la porte en grand et la poussa dehors. 

— Quoi, pourquoi qu’est-ce que tu fais ? 

— Mamie il y a une fille ici ! 

— Tu es fou ! Je vais mourir, je vais mourir. 

— Non tu fais ce que je t’ai dit ! Descend vite avant qu’elle vienne te chercher. 

Ils reconnurent tous deux le craquement de la première marche. Christine jeta un dernier regard apeuré à David.  

— Si tu y arrives, nous serons libres nous aussi, lui dit-il en souriant. 

La porte se referma d’elle-même et ponctua cette dernière phrase. 

Christine entama sa descente vers l’enfer et se retrouva rapidement face à face avec la grand-mère. Elle étouffa un cri d’horreur à la vue du visage à moitié décomposé. Une partie de sa lèvre inférieure avait disparue et laissait visibles quelques dents pourries. Seul un œil gardait une expression à peu près humaine, l’autre avait complètement jauni.  

La jeune femme se répétait en boucle les conseils du petit garçon, surtout ne pas paniquer, jouer le jeu. Elle ouvrit le dialogue.

— Me voilà !  

Elle ne reçut qu’un grognement en réponse. Un moindre mal à la vue de son interlocutrice pensa-t-elle. Elle insista. 

— J’ai mis la robe que tu m’as offerte. 

Le seul œil valide fit une rapide aller-retour de haut en bas puis de bas en haut, puis le cadavre vivant se retourna pour redescendre.  

Christine gardait ses distances. Une fois les deux pieds sur le sol, la mamie se tourna à nouveau vers elle avec le même sourire avenant qui l’accueillit à la porte deux heures plus tôt. Plus de signe de putréfaction apparent.  

David avait raison, ça fonctionne. Elle perçut une chance de s’en sortir, il fallait tenir le coup, supporter cette horreur. 

— Oh que tu es belle ma chérie. Viens, je t’ai préparé ton chocolat et une part de gâteau ma chérie. Je ne pouvais pas te laissait partir sans un dernier goûter ! 

— Merci, c’est gentil. 

Christine la suivi vers la cuisine, celle-là même qui était complètement vide quelques instants plus tôt, était désormais équipée de tout le nécessaire dans un état proche du neuf. 

— Aurais-je remonté le temps ? pensa-t-elle. 

La grand-mère ne semblait plus du tout être la même. Si physiquement elle paraissant bien vivante, son visage devint triste et des larmes perlèrent au bord de ses yeux. 

— Je suis très heureuse que tu sois revenue me voir, dit-elle d’une voix tremblante. 

— Euh oui, moi aussi, répondit Christine hésitante. 

— Je suis navrée, pour ce qui s’est passé l’autre fois. Je ne voulais pas te perdre. 

— Je sais mamie, balbutia l’étudiante tout en ingurgitant le chocolat brulant. 

— Peut-être nous retrouverons nous un jour.

— Je l’espère.

Puis voulant conclure la discussion elle ajouta :

— Je dois rentrer maintenant. 

— Oui vas t’en, ne sois pas en retard. 

Christine ne comprit pas vraiment comment elle se retrouva devant la porte, prête à sortir enfin de cette prison. Peut-être que ce souvenir s’était effacé. Peut-être endossa-t-elle son rôle plus au sérieux qu’elle ne l’eut pensé. Toujours était-il que la mamie avait la main sur la porte, et que celle-ci s’ouvrit. 

Elle quitta la maison, vêtue de la robe, et la lourde porte du numéro six se referma — après deux bruyants tours de clés — condamnant derrière elle d’horribles souvenirs et une nouvelle fin. 

— Où étais-tu ? 

— Pardon ? 

— Où étais-tu Christine ? 

Les jumelles se tenaient face à elle dubitatives.  

— J’étais à l’intérieur, j’ai dû me mettre cette robe pour … Christine s’arrêta en réalisant qu’elle avait à nouveau ses habits, ainsi que son manteau et son sac. 

— Attends, c’est le six impasse des Tilleuls ? C’est la fameuse maison hantée ! lança Aude. 

— Oui celle de la dame qui a tué ses petits-enfants, confirma sa sœur. 

— Quoi qu’est-ce que vous dites ? 

— Il y a bien cinquante ans au moins, une grand-mère complètement sénile habitait ici. Elle devait certainement être malade. À l’époque on ne diagnostiquait pas les maladies mentales comme aujourd’hui. Beaucoup la disaient possédée. Elle était en froid avec son fils et sa belle fille qui habitaient le numéro sept, juste en face.  

Christine se retourna et se souvint de l’histoire de David. Les jumelles entamèrent ensemble le récit. 

— Le couple n’en pouvait plus des folies de la grand-mère, alors ils décidèrent de demander ensemble leur mutation loin d’ici, compléta Jade. 

— Sauf que la grand-mère ne supporta pas l’idée de laisser ses petits-enfants partir. Surtout sa petite fille qu’elle aimait beaucoup.  

—Le jour du départ, elle les invita pour un dernier goûter et offrit à Marie une belle robe en cadeau. Folle à l’idée de devoir lui dire adieu, et pour se venger de la décision de son fils, elle la poussât sur la route au moment où une voiture passait.

— Elle est morte sur le coup, sous les yeux de ses parents.  

— Comment connaissez-vous cette histoire ? interrogea Christine. 

— Notre grand-père connaissait la famille et il aimait nous faire peur avec cette histoire, repris Jade.  

— Jusqu’à ce que nous apprenions plus tard que c’était une histoire vraie ! Il paraît que depuis la mamie hante la maison. 

— Et le petit garçon ? s’inquiéta Christine. 

— Je croyais que tu ne connaissais pas cette histoire ? s’étonna Aude. 

Christine n’osa pas leur raconter qu’elle venait de passer la pire heure de sa vie en sa compagnie. 

— Le père de Marie, fou de rage est entré et a tué sa mère. Le petit David était déjà mort. Ils ont retrouvé son corps dans une chambre au dernier étage. 

— David était son petit-fils. Je ne comprends pas, j’étais à l’intérieur !  

— Christine, voyons, rétorqua Jade. Personne n’est rentré dans cette maison depuis cette histoire. La porte a été murée. 

— Murée ? 

Christine resta figée sur le trottoir face à l’emplacement de la porte. En effet, de gros parpaings condamnaient l’entrée principale ainsi que la fenêtre. Elle leva les yeux vers le second étage et vit le rideau retomber lentement. 

— Bon, il est temps de rentrer les filles. Christine a de toute évidence besoin de repos. 

— En tout cas tu as réussi à vendre ton dernier calendrier, félicitations ! 

Les deux sœurs embarquèrent Christine par les bras mais cette dernière les retint brusquement, inquiète. 

— Attendez, où est Lucie ? Je l’ai entendue tout à l’heure. 

— Elle était partie te chercher dans l’impasse. Il lui restait aussi un dernier calendrier à vendre. Elle ne doit pas être loin, dit Aude.

— T’inquiètes pas, elle finira par nous rejoindre. À moins qu’elle ne soit entrée dans la maison hantée ! plaisanta sa sœur.

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SABATHE Fanou
SABATHE Fanou
6 mois il y a

💯😉💪j’ai bien flippé…
Génial 👍

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