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Dé/Possédée

Note de l’auteur : Cette histoire, la plus longue à ce jour, est particulière pour deux raisons.
La première est que j’ai commencé son écriture l’année dernière, bien avant des textes plus récents, ce qui se ressent dans mon écriture entre la première partie (environ le premier tiers) et la suite.
La seconde raison, la plus importante, est que ce récit aura été le dernier que ma chère belle-maman aura pu lire avant de nous quitter. Elle était une grande lectrice et adorait lire mes nouvelles. Moi, j’aimais avoir son avis. Cela me manquera toujours.
Cette nouvelle lui est dédiée.

Mise à jour du 26 Novembre 2021 : La version définitive et corrigée de cette nouvelle est disponible dans le recueil L’Ombre d’un Ange

Un rayon de soleil se faufila entre les lames du store et frappa directement sur ses paupières. Julie fit une grimace, elle dormait profondément. La chaleur sur son visage lui procurait un sentiment de bien-être, mais l’intensité de la lumière devint insupportable quand elle tenta d’ouvrir les yeux. C’est en levant sa main comme un bouclier qu’elle remarqua le tuyau qui lui pénétrait la peau et se prolongeait dans sa veine.

Il lui fallut un petit moment pour recouvrer totalement la vue. Elle commença à observer son environnement dans les interstices de ses doigts. Les murs blancs de sa chambre étaient recouverts de dessins. Deux ballons en forme de cœur flottaient dans les airs, et une photo de famille encadrée trônait sur la table de chevet, affichant un couple et deux enfants. Les particules de poussière en suspension dans la lumière donnaient une ambiance particulière à la scène. Elle se sentait comme en apesanteur. Sur le petit bureau de l’autre côté de la pièce était posé un bouquet de fleurs, des pivoines, avec une carte signée « Bon rétablissement ». Une plante verte avait été mise à l’écart au sol, fanée.

La douleur jusqu’alors supportable lui enserra soudainement le crâne. Sa tête aurait pu être un ballon de baudruche sur le point d’éclater. Mais qu’importe la souffrance, car elle était vivante.

Au même moment, une femme entra au pas de course. À peine plus jeune qu’elle, cette petite brune aux cheveux très courts sortait certainement tout juste des études. Sans même regarder sa patiente, elle se dirigea vers le moniteur et commença à noter les constantes sur sa tablette. Elle avait l’habitude de venir, c’était son travail. Mais sa routine millimétrée lui avait fait oublier qu’une personne était allongée sur ce lit. Les yeux rivés sur l’écran, elle vérifiait à chacun de ses passages : pression artérielle, saturation, fréquence cardiaque. Mais jamais un regard vers cette femme endormie depuis longtemps.

Une chose cependant la poussa à regarder l’affichage une seconde fois. Les chiffres étaient différents, et sans avoir eu le temps d’en comprendre la raison, une voix discrète et douce l’interpella :

— Bonjour ?

L’infirmière se retourna, effrayée. Elle échappa un cri tout en laissant tomber ses notes au sol et posa ses mains sur son cœur, comme si celui-ci avait pu s’extirper de sa poitrine.

— Vous… vous êtes réveillée ?

Elle fit un pas en arrière et balbutia :

— Je… je reviens tout de suite !

Elle quitta la chambre en trombe, en oubliant ses affaires sur le carrelage, le visage assorti à la couleur de sa blouse. Julie eut tout juste le temps de se retourner vers la photo que ses yeux se fermèrent à nouveau. Un couple, deux enfants… aucun souvenir.

***

— Merci, j’arrive le plus vite possible.

L’appel du docteur le fit se lever d’un bon de son siège. Alejandro s’élança dans le couloir au pas de course, laissant ses collègues perplexes, puis passa la tête dans le bureau de son chef, en pleine réunion. Il lâcha simplement :

— Ma femme est sortie du coma, je vais à l’hôpital, je vous tiens au courant !

S’il y avait eu une réponse, il était déjà trop loin pour l’entendre.

En traversant les couloirs au pas de course, il calcula le temps qu’il lui faudrait pour arriver à destination. Après tout, c’est son métier de calculer. En tant que comptable, il se devait d’être bon et rapide. Alors quand il rejoignit sa voiture dans le sous-sol de l’immeuble de la banque, il avait prévu l’heure de route en empruntant les raccourcis. Seule inconnue, le temps perdu à trouver une place de stationnement pour son break décidément trop grand pour circuler en ville. Peu lui importait, il se garerait en double file s’il le fallait.

Sur le trajet il se repassa les paroles du docteur Verdier. Elle était en très bonne santé et n’avait aucune séquelle physique, ce qui était impensable avec la violence du choc. Mais là n’était pas le problème.

***

Cette fois, elle se sentait mieux, bien éveillée et elle ne comptait pas se rendormir. J’ai suffisamment perdu de temps, pensa-t-elle, sans vraiment savoir combien d’heures, ou même de jours, elle avait pu rester déconnectée de la réalité. Julie attrapa la télécommande du lit et pressa le bouton du haut pour prendre une position assise. Bien installée, elle passa en revue tous les éléments de la chambre. Les fleurs, les ballons, la photo. La carte laissée sous les pivoines était trop loin pour l’atteindre sans se lever, elle jeta alors son dévolu sur la photo, à portée de main.

Le cliché avait très certainement été pris devant la maison familiale. Une petite façade fleurie en centre-ville sans doute. L’homme, un jeune trentenaire hispanique, était debout, adossé à la porte, les bras croisés. Une carrure de sportif dans un élégant costume trois-pièces noir. Son fils se tenait devant lui. Un collégien, droit et fier, tout le portrait de son père, la cravate en moins. La femme se trouvait à l’intérieur de ce qui semblait-être la cuisine, les mains posées sur le rebord de la fenêtre ouverte. La petite sœur était assise à son côté, les jambes pendantes vers l’extérieur. Cette famille était belle à voir, comme dans une mise en scène pour une prise de vue. Le bonheur semblait sincère.

Julie n’avait pas d’explication sur la présence de ce portrait, jusqu’à ce que l’orientation du cadre lui renvoie son propre reflet. C’est alors qu’elle aperçut son regard. Serait-ce elle sur la photo ? Certes, elle avait la même chevelure longue et blonde, mais elle ne se reconnaissait pas sur le papier glacé.

Ce fut suffisant pour installer un doute. Elle n’avait que de vagues impressions pour tout souvenir et pour s’en assurer, il fallait se lever. Il doit y avoir un miroir dans la salle de bain, pensa-t-elle. Elle pivota d’un quart de tour, laissant tomber ses jambes dans le vide, posa un pied hésitant au sol, puis le second. En position debout, la pièce commença à tanguer. Cette chambre n’était pourtant pas grande, mais sa destination lui sembla subitement inatteignable. Elle avança d’un pas quand elle se sentit retenue par le bras. Sa perfusion n’allait pas plus loin et au risque de se l’arracher il lui faudrait renoncer. Mais c’était sans compter sur sa détermination, un trait de caractère qui refit surface inconsciemment. Elle décrocha la seule poche de liquide suspendue et entreprit de décoller les capteurs sur sa poitrine.

— Mais que faites-vous ? dit une femme derrière elle.

L’infirmière était de retour. Elle lâcha encore une fois tout le contenu de ses mains au sol pour empêcher ce qu’elle pensa être une tentative d’évasion.

— Je veux me voir.

— Comment ? Non, retournez vous allonger, votre tension est encore trop basse, vous pourriez tomber et vous blesser.

Julie avait du mal à parler et encore moins la force de lutter. Pour se faire comprendre, elle désigna alors la photo du doigt et questionna d’une phrase courte, mais efficace :

— Est-ce que c’est moi ?

Surprise, l’infirmière fixa la photo, puis le visage de sa patiente.

— Mais, bien sûr ! Avec votre mari et vos enfants, madame Garcia. Vous ne vous souvenez pas ?

— Garcia ? répéta-t-elle.

Une fois sa patiente allongée, l’infirmière retourna rapidement à ses activités, appelée par d’autres patients du service.

Perdue dans ses pensées, Julie n’avait pas remarqué qu’un homme se tenait dans l’embrasure de la porte, trempé de la tête aux pieds. Le soleil avait laissé place à une grosse averse typique du printemps.

— Alors comme ça, il parait que tu te souviens du dernier discours de François Mitterrand, mais pas de ton mari ? dit-il tout sourire.

C’était l’homme de la photo. Il s’avança lentement jusqu’au petit bureau et déposa une plante verte aux petites fleurs rouges. Il avait eu le temps de faire un détour chez le fleuriste installé de l’autre côté de la rue.

— C’est vous ?

— Vous ? Alors c’est vrai, dit-il, en s’approchant du lit.

Elle n’eut pas le temps de répondre que le docteur fit irruption, accompagné de l’infirmière.

— Bonjour, Alejandro, vous arrivez pile au bon moment, je venais justement faire le point sur la santé de votre épouse.

— Bonjour docteur. Dites-nous tout !

— La bonne nouvelle, c’est que sur le plan physique, tout va bien. Malgré le traumatisme cérébral, il n’y a pas de séquelle apparente. Votre cicatrice sur le front est belle et l’on retirera les points cet après-midi.

Le médecin continuait son descriptif passant en revue la dernière prise de sang et les radios, mais Julie n’écoutait pas. Elle se souvint de l’accident, comme un flashback soudain. Il pleuvait fort ce jour-là et la circulation était dense. Elle n’était pas au volant et se remémora très bien avoir vu un véhicule faire une embardée sur la voie de gauche, la dépasser puis couper la route. À partir de là, il ne lui restait que quelques sensations et le son des sirènes.

— La mauvaise nouvelle maintenant. Elle semble avoir perdu la mémoire. Je vous rassure tout de suite, c’est assez fréquent avec ce type de traumatisme. Il faut dire que vous avez pris un bon coup à la tête. Heureusement, vous étiez au volant, l’airbag a limité la casse.

— Moi, au volant ?

— Ne vous en faites pas, cela va vite vous revenir, rajouta le médecin en posant sa main sur son épaule. Le meilleur traitement c’est le repos, et retourner chez vous pour retrouver votre environnement. Le cerveau fera le reste naturellement sans avoir à forcer. C’est pour cette raison que je vous garde en surveillance par simple précaution et vous libère dès la semaine prochaine. Ma secrétaire vous donnera plusieurs rendez-vous pour faire le suivi.

Le mari remercia le docteur qui quitta la pièce, suivi de l’infirmière.

— Est-ce que ça va ? demanda Alejandro.

— Je ne sais pas, c’est étrange de ne pas se souvenir.

— Écoute-moi bien. Cela prendra le temps qu’il faudra, je serai là. Et je suis sûr que tu peux compter sur les enfants aussi. Fais-moi confiance.

Julie acquiesça, pensant que de toute façon, elle n’avait pas vraiment le choix.

***

Un hôpital ne dort jamais. Le va-et-vient des infirmières empêchait le silence de s’installer, même la nuit. Les visites n’étaient autorisées qu’en journée, pendant des heures bien précises, mais Julie sentit une présence dans sa chambre. Les médicaments étaient forts, pourtant elle était persuadée de ne pas dormir à cet instant. Il y avait bien quelqu’un était en train de la regarder. La silhouette d’un homme vouté dans l’ombre vint déposer un vase sur le bureau et fit demi-tour sans s’attarder d’une démarche boiteuse.

— C’était vous les pivoines ?

Il s’arrêta dans l’embrasure de la porte puis disparut dans la pénombre du couloir en refermant derrière lui.

***

Comme prévu, elle regagna quelques jours plus tard cette maison du centre-ville donnant sur la halle du marché, celle de la photo. Les enfants rayonnaient de joie de revoir leur mère et Alejandro retrouva sa sérénité. Peu importait les absences et les « trous » de mémoire. Elle était vivante et en bonne santé. Les jours et les semaines passèrent. Elle se découvrit de nouvelles passions pour la littérature et les plantes. Dans l’esprit d’Alejandro, le bonheur cédait parfois la place au doute et à l’incompréhension. Il observait toujours sa femme, à la recherche de signe positifs. Elle était effectivement de retour à la maison, mais son comportement était différent. Les médecins s’accordaient à dire que c’était normal. Le choc de l’accident, le traumatisme crânien, autant de facteurs aggravants sur l’état de sa mémoire qui pouvait ressurgir dès le lendemain, comme jamais plus. Il décida de ne pas céder à la panique. Il lui fallait continuer de la soutenir, avec tout son amour et celui de ses enfants. Tôt ou tard, elle finirait bien par redevenir cette femme qu’ils aimaient tant.

La vie suivait son cours. Maria et Estéban allaient à l’école alors qu’Alejandro retrouvait ses longues journées à la banque. Julie ne put reprendre son travail de coiffeuse, mais elle refusa la proposition de son mari d’embaucher une aide à domicile. Elle insista pour s’occuper de sa maison elle-même et surtout de ses enfants, les récupérer à la sortie des classes et les aider dans leurs devoirs.

Un après-midi au début de l’été, elle rata de justesse un appel qui bascula automatiquement sur le répondeur. Trop concentrée à préparer les goûters, elle n’y prêta pas attention. Tout comme l’appel suivant quelques minutes plus tard. Au troisième appel, Julie décrocha.

— Allo ?

— Allo ? Qui êtes-vous ? demanda une femme dans le combiné.

— Euh, je suis Julie !

— Quoi ? C’est quoi cette histoire ? Qui êtes-vous, que faites-vous chez moi ?

Julie raccrocha, comme un réflexe. Un frisson lui traversa le dos quand la porte s’ouvrit au même moment. Alejandro était de retour du travail.

— Tu en fais une drôle de tête, que t’arrive-t-il ?

— Non rien, tu m’as surprise.

— Oh ! je t’ai fait peur ?

Il s’avança et l’embrassa lorsque le téléphone sonna de nouveau. Julie le retint pour prolonger l’instant. Quand Alejandro décrocha, il était trop tard, l’appel bascula sur la boite vocale. Il activa le haut-parleur pour l’écouter en direct.

— Allo ? Ah non, encore le répondeur. Alejandro ? Je ne sais plus quoi faire, tu ne réponds jamais, je t’ai laissé plein de messages, pourquoi tu ne viens pas me chercher ? C’est qui cette femme qui a répondu tout à l’heure ? Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir longtemps, les médecins ne me lâchent pas ici, ils me croient folle. Je t’aime Alejandro, je veux revoir les enfants, Alejandro…

Le message coupa et le boitier fit deux bips annonçant la fin de la cassette. Il changea d’attitude et se retourna vers Julie.

— C’est quoi ce délire ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas.

— Il y a d’autres messages comme ça ?

— Non, je ne sais pas.

Il rembobina entièrement la bande magnétique et appuya sur lecture.

Premier message, numéro inconnu à 16 h 15

— Alejandro, c’est moi Julie ! Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, viens me chercher, je t’en prie ! Je suis au…

Le message coupa.

Second message, numéro inconnu à 16 h 29

— Pourquoi ne viens-tu pas me chercher ? Je suis à la clinique « du Lac » au service psychiatrique. Je ne sais pas ce que je fais ici. L’accident, j’ai perdu le contrôle de la voiture, et ne sais pas ce qu’il m’arrive je…. je ne suis pas… — pendant quelques secondes, seule une respiration rapide se fit entendre, et elle reprit — comment vont les enfants ? C’est dur de passer des appels ici, pourquoi tu ne me réponds pas ? Viens vite me chercher j’en t’en prie !

— Tu l’as eu au téléphone toi aussi ?

— J’ai raccroché, j’ai paniqué.

La sonnerie retentit à nouveau, cette fois il attrapa le combiné sans attendre.

— Écoutez, ça suffit ! Qui êtes-vous à la fin ?

— Alejandro ? C’est moi Julie !

— Arrêtez vos blagues, je ne veux même pas savoir qui vous êtes. Ne vous avisez pas de recommencer sinon j’appelle les flics, compris ?

Il raccrocha aussi sec, ne laissant pas le temps à son interlocutrice de répondre. Julie laissa s’échapper quelques larmes.

— Ne t’en fais pas, ce n’est rien de méchant. Certainement une folle.

Le lendemain soir, pas de nouvel appel en absence ni de message enregistré. Alejandro, qui rentra exceptionnellement plus tôt, conclut qu’il devait s’agir d’une erreur ou d’une mauvaise farce. Une fois les enfants endormis, il s’avança tout sourire vers son épouse.

— Dis chérie, tu te souviens de ce film de dinosaures que nous avions raté au cinéma ?

Elle fit un signe des épaules, celui qu’elle fait quand elle sait qu’il lui manque un souvenir de sa vie d’avant l’accident.

— Eh bien ce n’est pas grave puisque j’ai loué la VHS. Il dégaina une cassette vidéo de derrière son dos. Jurassic Park ! Je me suis dit qu’une soirée cinéma nous ferait du bien pour oublier les tracas d’hier.

Julie approuva. Le couple s’installa devant la télévision et le magnétoscope se mit en branle.

Un tyrannosaure poursuivait son repas jusque dans les toilettes, lorsque la porte du couloir menant aux chambres s’ouvrit. Maria passa la tête, en pleurs.

— Que t’arrive-t-il ma puce ? demanda sa mère.

— J’ai peur.

Les larmes coulaient sur les joues de la petite fille. Julie sortit un mouchoir de sa poche et fit un signe de la tête à son mari qui mit le film en pause.

— Allez viens dans mes bras. De quoi as-tu peur dis-moi ?

— C’est la dame qui me regarde à l’école.

— La dame de l’école ? Ce n’est rien, c’était juste un cauchemar.

— Mais non, c’est vrai, même Estéban l’a vue, devant la maison.

— Comment ? réagit le père.

— Elle est venue plusieurs fois déjà, elle nous regarde, et elle me fait peur.

— Allez ma belle, tu es en sécurité à la maison, Papa et moi nous veillons sur vous. Je te raccompagne au lit.

Julie prit la main de sa fille et jeta un regard à Alejandro qui sembla tout à coup préoccupé. Elle réapparut vingt minutes plus tard dans le salon.

— Tu repenses aux messages sur le répondeur, c’est ça ? demanda-t-elle.

— C’est trop de choses pour être une coïncidence.

— Que comptes-tu faire ?

— Sur le dernier enregistrement, elle parle de la Clinique du Lac. Je vais me renseigner, une vieille connaissance ou une ancienne cliente mécontente de la banque pourrait y séjourner. Cela pourrait expliquer pourquoi elle nous connait autant. Et si ça continue, j’irai voir la police.

— Je pourrais aussi passer à l’école. Et si Maria me remarque, ça la rassurera.

— Oui, c’est une super idée.

Alejandro fit mine de vouloir passer à autre chose et retrouva son sourire.

— Tu veux finir le film ? demanda-t-il.

— Non, pas ce soir, je préfère aller me coucher.

— Mince, je dois rendre la cassette demain.

— Fais-toi plaisir. Tu me raconteras la fin.

Julie quitta la pièce, décidée à se balader autour de l’école dès le lendemain matin. 

Elle se posta contre un arbre, à bonne distance pour ne pas être visible depuis la cour, tout en ayant une vue d’ensemble sur l’esplanade. Une quinquagénaire était installée sur un banc à proximité du portail, cigarette à la main. Un grand-père promenait son caniche blanc, apparemment tout aussi vieux que lui. Plusieurs femmes discutaient un peu plus loin. Certainement un regroupement de nounous, on se croirait à une exposition de poussettes, pensa-t-elle. L’idée la fit sourire.

La sonnerie, semblable à une alarme incendie, la fit sursauter, et les premiers enfants sortirent du bâtiment en hurlant. Le papi s’éloigna quand son chien aboya sur eux. Les poussettes prirent également de la distance. Maria apparut accompagnée de deux amies. L’une d’elles déroula une longue corde et sa fille se prépara à sauter en rythme. Elle ne le remarqua pas tout de suite, mais la femme à la cigarette n’était plus sur son banc. Elle était désormais postée devant la grille et observait la joyeuse cohue, une nouvelle cigarette à la bouche. Pas très grande, mince, plutôt maigre même, les cheveux courts grisonnants, et visiblement stressée. Régulièrement, elle se retournait, jetait des regards par-dessus ses épaules comme pour s’assurer que personne ne la surveillait. Julie s’inquiéta, était-elle droguée ? Ou pire, était-ce une dealeuse essayant de vendre ses produits à des parents habitués ?

Julie comprit rapidement que ce n’était rien de tout cela quand la femme leva subitement la main.

— Maria !

C’était sa fille qu’elle appelait. Envahie par la colère, mélangée avec de la peur, elle s’élança instinctivement vers l’inconnue. À chaque pas, Julie était de plus en plus persuadée que cette femme ne quittait pas Maria des yeux. C’était elle, celle du téléphone, il ne lui faisait aucun doute. Elle n’était qu’à une vingtaine de mètres quand celle-ci se retourna. Gagnée par la panique elle s’enfuit aussitôt, enjambant avec difficulté la barrière de sécurité. Julie accéléra.

— Eh vous, attendez !

Elle arriva devant la grille et s’apprêtait à poursuivre l’inconnue lorsqu’une petite voix familière l’interpella :

— Coucou Maman !

Elle s’arrêta net. Maria s’était approchée.

— Bonjour ma fille.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je me promenais, pas loin d’ici et j’ai entendu la sonnerie. Alors je suis venue.

— C’est gentil, je préfère te voir à toi.

— Justement, as-tu revu la dame qui te fait peur ?

— Non, pas aujourd’hui. Mais je crois que c’est parce que tu es là ! répondit-elle joyeuse.

Une nouvelle sonnerie marqua la fin de la pause et les deux amies de sa fille vinrent la chercher.

— Je dois y aller, à tout à l’heure.

— Oui, file, ne sois pas en retard. On se retrouve ce soir.

— OK, je t’aime Maman !

— Je… je t’aime aussi.

Julie resta un long moment sur le banc. Le même où cette femme se tenait avant la première sonnerie. Elle était toute proche. Mais un autre sentiment vint chasser la colère. Elle a eu peur pour sa fille, et son amour pour elle l’avait envahie comme pour la première fois.

Le soir même, Alejandro se rendit au commissariat et raconta tous les évènements depuis les appels téléphoniques.

— Bien, résumons. Petite, la cinquantaine vous dites.

— Oui, les cheveux courts, grisonnants, fumeuse.

— Mais vous ne l’avez pas vue vous-même.

— Non c’est ce que je vous ai précisé. Ma femme était à l’école.

— L’agent bascula en arrière et s’enfonça dans son siège.

— Bon, pour être honnête, c’est plutôt maigre pour faire quoi que ce soit.

— Sérieusement ? Vous ne pouvez pas contacter la compagnie de téléphone pour identifier d’où viennent les appels ?

— Je comprends que vous vous inquiétez, mais franchement, si elle a détalé en voyant votre épouse, il y a peu de chances qu’elle remette ça.

— Alors vous n’allez rien faire ?

— On ne va pas surveiller toutes les femmes de la ville qui répondent à votre signalement, vous savez bien que ce n’est pas possible.

— Vous n’allez rien faire.

— Écoutez, votre témoignage je l’enregistre comme une main courante. Comme ça, si jamais vous la voyez à nouveau, vous nous appelez, on interviendra, d’accord ?

— Bien, faisons comme ça.

***

Julie adorait le vendredi soir. Son mari rentrait plus tôt, et partageait le repas avec elle et les enfants. L’occasion idéale pour se raconter la semaine, les histoires de récréation, les bonnes notes, les mauvaises également. C’est en sortant de la cuisine qu’elle aperçut une silhouette derrière le rideau qui masquait la vitre de la porte d’entrée. Aussi soudainement que son plat se brisa en morceaux sur le carrelage, l’ombre disparut.

— Alejandro se précipita depuis la salle à manger.

— Ça va ma chérie ? Tu préfères qu’on mange par terre ? plaisanta-t-il.

Mais sa femme resta debout comme tétanisée, le regard vissé à la porte.

— C’était elle devant la maison, dit-elle.

— Quoi ? Il s’avança et regarda au travers de la vitre. Je ne vois personne.

— Je te jure qu’elle était derrière la porte à l’instant !

— Ce n’était certainement qu’un passant, dit-il en se baissant pour ramasser les morceaux de verre brisés.

Le téléphone sonna l’instant suivant et fit à nouveau sursauter Julie. Alejandro se releva et décrocha.

— Allo ?

Pendant quelques secondes, il ne put entendre qu’un souffle rapide dans le haut-parleur, puis une voix de femme.

— Je me suis échappée, je suis devant la maison, rejoins-moi et je vais tout t’expliquer.

Alejandro se retourna, écarta légèrement le rideau et aperçut effectivement une silhouette sur le trottoir d’en face. Son interlocutrice reposa le combiné et sortit de la cabine téléphonique attenante à la halle du marché. Il donna l’appareil à Julie, qui en profita pour lui agripper la main.

— C’est peut-être un piège. Et si elle n’était pas seule ?

— Je ne pense pas, c’est certainement une ancienne cliente de la banque mécontente ou juste une folle. Appelle la police, dis-leur qu’une patiente s’est échappée de l’hôpital psychiatrique et qu’elle est devant chez nous. Le poste est à deux rues, cela me laissera quelques minutes pour comprendre ce qu’elle veut.

— D’accord, mais sois prudent s’il te plait.

— Ça va aller, fais-moi confiance.

Il libéra sa main de l’étreinte de son épouse et désigna de la tête le combiné comme un rappel. Il passa la porte, s’immobilisa sur le trottoir un instant puis traversa la voie d’un pas rapide. Le ciel était sombre et la pluie battait fort. Il retrouva l’inconnue à l’abri de la halle.

Elle était trempée. Malgré l’averse, en ce début d’été il faisait bon. Ce n’était pas de froid qu’elle tremblait, mais bien de peur.

— Qui êtes-vous ?

— Écoute Alejandro. Je sais, c’est dingue, mais laisse-moi t’expliquer, je t’en prie.

— Vous avez cinq minutes avant que la police arrive.

— Quoi ? La police ?

— Cinq minutes.

Elle se passa les mains sur le visage et inspira profondément avant de se lancer.

— Mince, bon. Tu ne peux pas me reconnaître, je ne suis pas vraiment… C’est moi Julie. Je suis ta femme.

— C’est une mauvaise blague, vous pourriez presque être ma mère ! Écoutez, vous êtes allée trop loin. D’abord les messages, ensuite vous surveillez mes enfants à l’école. Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous ne ressemblez en rien à Julie. Il désigna sa maison du pouce vers l’arrière.

— Non ! Je suis ta femme. Elle ne l’est pas ! Je ne sais pas ce qu’il s’est passé pendant l’accident, mais, je me suis réveillée, je n’étais plus moi-même. Il s’est produit quelque chose pendant que nous étions inconscientes avec cette femme, celle de l’autre voiture.

— Oui, vous semblez effectivement avoir perdu la raison, madame. Vous avez besoin d’aide.

— Alors, écoute ça : nos enfants, Estéban et Maria, en souvenir de tes grands-parents qui sont morts quand tu étais gamin, notre voyage de noces à Barcelone, c’est là-bas que nous avons conçu notre fils. Je…

— Stop, taisez-vous ! Comment savez-vous ? Vous nous espionnez, c’est ça ?

— Je te dis que c’est moi Julie ! La femme dans la maison, c’est mon corps avec son esprit, on a fait un échange, je ne sais pas comment ni pourquoi, mais je t’en prie, crois-moi !

Son esprit cartésien s’opposa au doute, Alejandro rejeta de toutes ses forces l’idée même qu’elle puisse avoir raison, ne serait-ce que pour justifier le comportement de son épouse depuis son retour.

— Vous feriez mieux de partir si vous ne voulez pas avoir de problèmes avec la police, madame.

Il fit demi-tour et prit la direction de son domicile.

— Je ne sais pas comment te le prouver, mais tu t’en rendras forcément compte un jour, ce n’est pas ta femme qui t’attend dans cette maison. Je te jure que c’est moi !

Alejandro ne se retourna pas quand la police arriva accompagnée d’une ambulance. Il n’était pas encore rentré chez lui quand l’officier interpella cette femme par son nom. Elle se laissa faire lorsqu’on lui ordonna de monter à bord de l’ambulance.

La portière se referma sur elle. Par la vitre elle aperçut Alejandro retrouver son épouse sur le pas de sa porte. Deux petites silhouettes observaient la scène depuis une fenêtre de l’étage. La pluie s’intensifia. Le véhicule quitta la place, gyrophare allumé, sirène éteinte.

— Je n’ai pas osé sortir, je suis restée avec les enfants, s’excusa Julie. Qu’est-ce qu’elle a raconté ?

— Elle est folle. Elle se dit être… être toi.

— Comment ça ?

— Elle prétend qu’après l’accident, une autre femme lui aurait volé son corps et qu’elle serait enfermée dans celui-là, comme un échange d’esprits.

— La pauvre. Viens, rentrons, les enfants sont inquiets, ils l’ont reconnue depuis leur fenêtre, la femme de l’école.

— Oui, tu as raison, allons-y. C’est terminé maintenant.

***

C’était un mercredi, et Alejandro demanda l’après-midi de repos. Il ne manquait pourtant pas de travail, mais il lui fallait prendre un peu de recul. Surtout, il voulait rencontrer une personne. Après une petite heure de route, il se gara dans la cour d’une ferme aux briques rouges. Les rosiers, les arbustes et les fleurs d’automne envahissaient les massifs. À peine posa-t-il un pied au sol que la porte s’ouvrit.

— Bonjour, excusez-moi de vous déranger, lança-t-il tout en s’avançant vers le propriétaire. Un homme âgé, courbé par le temps et certainement par un travail physique.

— Je vous en prie. Que puis-je faire pour vous ?

— Vous êtes bien Monsieur Landreau, n’est-ce pas ?

— C’est bien moi, oui.

— Eh bien je suis à la recherche d’une dame qui était hospitalisée en même temps que ma femme, suite au même accident de la route. Elle était passée chez moi, mais nous n’avons pas pu discuter. Je pense que c’est votre épouse.

— Je sais qui vous êtes. Nous nous sommes déjà croisés, à la clinique.

— Est-elle ici ? Pourrais-je lui parler un instant ?

— J’ai bien peur que cela ne soit pas possible.

— Je n’en ai pas pour longtemps, je ne veux pas vous déranger. Je peux revenir plus tard si vous préférez ?

— Non, vous ne comprenez pas, Élise n’est plus là. Elle est morte.

— Non… je… mais pourtant…

— Vous l’avez vue oui, je sais, reprit le vieil homme. Elle s’est donnée la mort quelques jours après votre rencontre et son arrestation. Elle aura encore déjoué la sécurité de la clinique et je ne peux pas lui en vouloir. Depuis l’accident, elle n’était clairement plus la femme que j’ai connue. Que voulez-vous que je vous dise, qu’elle est encore là d’une certaine façon ?

Alejandro ne sut pas répondre et ils restèrent silencieux un moment. La vue était dégagée sur les champs alentour, baignée dans le soleil d’automne. L’homme se retourna et ajouta :

— C’était sa passion, toutes ces fleurs. Les pivoines étaient ses préférées.

***

Cette nuit-là, Alejandro n’arriva pas à trouver le sommeil et se leva. Julie remarqua son absence dans le lit et le rejoignit dans la cuisine quelques instants plus tard.

— Tu vas bien ? s’enquit-elle.

— Je n’arrivais pas à m’endormir, répondit-il tout en trinquant dans le vide avec son jus de fruits.

Elle s’avança et l’enlaça tendrement.

— Ça va aller, c’est terminé mon amour. En tout cas moi je suis rassurée maintenant. Je me doute qu’elle ne pourra plus s’échapper de la clinique.

— Oui, il n’y a plus aucun risque.

— Alors, reviens te coucher.

Elle lui tira le bras pour l’emmener avec elle.

— D’accord. Mais avant j’ai une question pour toi.

— Je t’écoute.

— C’est quoi déjà tes fleurs préférées ?

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